L’expert judiciaire exerce ces missions la plupart du temps seul. J’ai déjà raconté ici beaucoup d’anecdotes où je me suis senti bien seul face à mes écrans, en particulier lors d’analyses d’images et de films pédopornographiques, ou de visualisations de collections de vidéos ultra violentes… Mais la solitude peut se ressentir aussi autrement.
Il m’est arrivé, il y a quelques années, d’avoir à remplir une mission inhabituelle (pour moi) : un tribunal de commerce m’avait demandé de récupérer des données clients sur un serveur dans une entreprise qui venait de faire faillite et de faire l’inventaire du parc informatique afin de faciliter le travail du commissaire priseur.
J’ai d’ailleurs appris à mes dépens qu’il y a un certain nombre de points à vérifier avant de se déplacer pour une telle expertise. J’ai parlé de tout cela récemment cela dans le billet intitulé « Le siècle des lumières« . Voici la suite des évènements.
Quand un expert se déplace pour effectuer une mission, il est rarement mis au courant des détails très techniques qu’il va rencontrer. Dans cette affaire, et malgré mes nombreuses questions auprès de mes différents interlocuteurs, il m’était impossible d’avoir la moindre information technique intéressante : combien de PC, quel système d’exploitation (Windows, VMS, GCOS, Debian, AIX, Irix, Mac OS, NetBSD…), type des disques, leur capacité… Bon, par contre, tout le monde pouvait me donner le mot de passe du serveur (et c’était déjà ça).
Pour préparer mes affaires avant de partir, je procède donc exactement comme pour une expédition lointaine dans un pays dont on ne connaît ni la géographie ni le climat. Je mets dans une valise tous les éléments techniques qui pourraient m’être utile: disques de grosse capacité, nappes de fils, alimentations, tournevis, lampe électrique, unité centrale, écran, PC portable, papier, crayons, câbles et cartes réseaux, switchs, PQ…
Me voici donc, de bon matin, à deux cents km de chez moi, seul dans cette entreprise fermée depuis plus d’un an. Elle est située dans un grand appartement de six pièces. Il flotte dans l’air comme une odeur de renfermé. J’ouvre les volets.
Je repère très vite le serveur (installé dans la cuisine aménagée pour l’occasion en salle serveur). L’électricité ayant été remise la veille, j’appuie sur le bouton de démarrage après avoir vérifié l’état général des connexions électriques. Le serveur s’allume dans un bruit d’enfer qui semble normal.
Je regarde sur les murs de la cuisine d’anciens messages de « team building », des consignes divers, des dates à ne pas oublier, des numéros de téléphone de contacts d’urgence. Et dans un coin, une citation latine que devraient connaître tous les sysadmins : « Tempora si fuerint nubila, solus eris » (Lorsque viendra l’orage, tu seras seul).
Assis devant l’écran, je fais mes premières constations: bios, nombre et type de disques, OS, messages d’alerte… jusqu’à la fenêtre de demande d’identification. J’entre le mot de passe indiqué dans les documents qui m’ont été fournis: sésame ouvre toi, ça marche ! Je récupère les données sur mon disque externe reconnu par l’OS. C’est un coup de chance car aucune de mes nappes ne correspondent au système du serveur. Cela fait une heure que je suis là et la première partie des missions est déjà accomplie. Je suis content.
Là où cela s’est un peu corsé, c’est quand j’ai voulu remettre en état le réseau en place. En effet, de nombreuses données sont présentes sur les disques durs des différents PC et tous ne disposent pas de port USB, alors qu’ils sont tous connectés en réseau. Rien ne fonctionne, aucune machine ne voit le serveur. Petite inspection à quatre pattes en salle serveur. Je constate alors que le réseau a été « saboté ». Des câbles ont été retirés, certains branchés de manière à faire des boucles plus ou moins évidentes. A vue de nez, il manque une dizaine de câbles… Début des ennuis.
Je referme bien l’appartement à clef, puis commence à chercher un magasin d’informatique ou d’électronique. Nous sommes samedi midi, la ville est déserte. Je demande aux commerçants ouverts, mais ils sont incapables de me renseigner. Je découvre un magasin de bricolage à 10 km et je prends ma voiture pour le dévaliser… Victoire et retour dans l’entreprise.
Réseau fonctionnel, je commence à récupérer les données de chaque poste de travail (il y en a dix!). L’après midi bien entamé y passera. Le soir arrive, la pénombre aussi. Les yeux fatigués, je me lève pour allumer la lumière : rien. Tous les plafonniers ont été vidés de leurs néons et ampoules. J’allume tous les écrans et reprend le travail dans la lumière blafarde. Je sors ma lampe de poche et m’en sers pour me déplacer entre les meubles. Certains écrans grésillent. Je me sens seul.
Je préviens mon épouse de ne pas s’inquiéter. Les ombres et les fantômes de l’entreprise suffisent déjà à me mettre mal à l’aise. Quelques craquements se produisent dans les pièces voisines. Le changement de température sans doute. Au fait, il n’y a pas de chauffage… Je mets mon manteau et bouge un peu les bras pour me réchauffer. Je note sur ma « check list » de penser à prendre des vêtements chauds la prochaine fois.
23h. Fini. Je ramasse tous mes équipements, toutes mes affaires et toutes mes notes. Je remets tout en état. J’éteins et ferme tout. Me voici dans le couloir avec ma lampe de poche et mon sac de sport rempli de matériel sur l’épaule. Je me rends compte soudain que je n’ai pas pensé à prévenir les voisins ni la police de ma présence. J’ai vraiment l’air d’un cambrioleur. Par chance, personne ne viendra m’inquiéter.
Sur le chemin du retour, il n’y a personne sur la route.
Je suis encore seul.









