J’ai été Vincent – conclusion

Avant toutes choses, je voudrais remercier les organisateurs de cette expérience, à commencer par Kozlika qui m’a encouragé à y participer. J’imagine mal le temps qu’ils vous a fallu pour mettre en place tous les aspects du projet, mais je suis sur qu’il a été immense. BRAVO pour le résultat \o/

A titre personnel, c’est la première fois que je me lance dans l’exercice de l’écriture. Tenir un blog sur sa vie est une chose, inventer une histoire et la faire vivre en est une autre. Pour l’anecdote, je me suis d’abord inscrit sous mon pseudonyme de blogueur, pour venir ici faire vivre une histoire à mon pseudonyme… Kozlika m’a gentiment suggéré de prendre un autre prénom pour faciliter la création. Je l’ai même laissé choisir le prénom de mon personnage, c’est dire le désarroi dans lequel j’étais.

Le bilan de l’expérience est positif, tant j’ai appris de choses (pas toujours à mon avantage). La plus grande difficulté a été de comprendre la différence entre mon MOI IRL, mon MOI comme auteur, mon personnage et mon MOI comme commentateur (j’utilisais alors mon pseudonyme de blogueur). Cela a fait beaucoup de personnes dans ma petite tête. Surtout quand Kozlika m’a expliqué que je commentais avec la même adresse email que celle utilisée pour m’enregistrer comme auteur, alors que je commentais sous mon pseudonyme de blogueur, ou que je répondais à un commentateur d’un de mes billets en tant qu’auteur de mon personnage… Bref, il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre cette multiplicité d’identités.

En tant qu’auteur débutant, sans formation littéraire, j’étais déjà bien à la peine à gérer une histoire qu’il fallait raconter à travers l’écriture du personnage dans son carnet intime, tout en lisant tous les autres carnets intimes (mais sans pouvoir en tenir compte, mais quand même un peu beaucoup)… Cela explique aussi que j’ai peu commenté les billets du projet, tant j’avais peur d’apparaître sous l’identité de Vincent Mem. Le projet est toujours en ligne sur son site dédié : l’auberge des blogueurs. et j’y ai lu tous les billets, avec plaisir, surprise, et une pointe de jalousie pour leur auteur(e).

J’ai eu aussi du mal à proposer des interactions, parce que j’ai eu beaucoup de mal à construire une histoire et à la découper pour essayer de la rendre intéressante. Je voudrais remercier tous les auteurs qui m’ont proposé une interaction, et ce n’était pas facile car le personnage que j’ai créé ne s’y prête pas trop (de ce point de vue, il est un peu à mon image), son histoire non plus, pas plus que la narration que j’ai choisie. MAIS les auteurs viennent aussi discuter sur le forum des interactions possibles de leurs personnages. MAIS du coup, cela crée une difficulté supplémentaire pour un auteur débutant : discuter avec les auteurs qui sont aussi des lecteurs, sans dévoiler les retournements de situation prévus (ou pas).

Écrire les résumés de chaque texte a également été un exercice délicat : résumer sans dévoiler !

J’ai pris beaucoup de plaisir à découvrir les difficultés de l’écriture et à me frotter à la construction d’une histoire. Merci à vous de l’avoir lu, et merci à Kozlika et son équipe d’avoir organisé cet exercice littéraire et de m’avoir permis de réaliser un rêve de beaucoup de personnes : écrire une histoire.

Je voudrais enfin présenter des excuses à ceux que l’histoire de Vincent Mem a fait souffrir en faisant remonter des souvenirs douloureux. Ce n’était évidement pas l’objectif et ce n’est que maladresse de ma part de ne pas y avoir pensé en concevant l’histoire.

Un blog ne serait pas un blog s’il ne renvoyait pas à un moment ou à un autre vers tous ceux qui ont rendu possible cette aventure. Voici donc ceux que j’ai nommé LES ORGANISATEURS tout au long de mes “explications de texte” précédentes.

Le site : l’Auberge des Blogueurs

Les aubergistes :

Franck Paul
Kozlika
Pep

* Franck Paul et Pep étaient les Frères Molette, nos mécanos de compétition.
* Graphisme et intégration du blog : Kozlika.

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Les contributeurs :
Hors modos et orga. Dont les contributeurs non joueurs*

Ezelty (menus)
Lola* (relecture règles du jeu)
Luce* (accessibilité du site)
Marion* (aspects légaux)
Noé dit Lomalarch (tests blog)
Stéphane* (carte de situation, accessibilité du site)
Tomek (tests blog)

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La Direction (aka les modérateurs)

Franck Paul 
Jonathan-Clovis / Nuits de Chine
Kozlika 
Philippe / Dissitou

Les auteurs : https://auberge.des-blogueurs.org/pages/les-auteurs

Les personnages : https://auberge.des-blogueurs.org/personnages

Les blogueurs qui en ont parlé (liste non exhaustive) :
* Cunégonde (Claire) http://www.banalitescunegonde.fr/post/2 … -blogueurs
* Dissitou (Lucien) https://www.dissitou.org/post/Auberge-d … lap-de-fin
* Franck (Henri) qui https://open-time.net/post/2020/10/01/A-l-ombre
* Garfieldd (Côme)
    – https://garfversion2.wordpress.com/2020 … blogueurs/
    – https://garfversion2.wordpress.com/2020 … aby-blues/
* Gilda (Mme Danchin) https://gilda.typepad.com/traces_et_tra … C3%A0.html
* Gilsoub (Eric Javot) http://www.legaletas.net/blog/index.php … -est-finis
* Kozlika (Jeanne, Joseph) http://www.kozlika.org/kozeries/tag/aub … -blogueurs
* Laurent (Paul)
    – https://desfraisesetdelatendresse.blogs … ueurs.html
    – https://desfraisesetdelatendresse.blogs … -cafe.html
    – https://desfraisesetdelatendresse.blogs … indon.html
* Luce (Natou) http://lucecolmant.com/carnet/post/2020 … u-et-merci
* Nééa (Margaux) https://neealemeur.wordpress.com/2020/0 … t-cet-ete/
* Noé (Artus, Vernon) https://www.noecendrier.fr/misc/post/20 … -l-adresse
* Nuits de Chine (Émile) https://www.nuitsdechine.org/index.php/ … /09/18/819
* Obni (Mela) http://www.obni.net/dotclear2/?post/202 … log(u)eurs
* Orpheus (June, Livia)
    – http://orpheusonline.com/blog/a-l-auberge-1-3.html
    – http://orpheusonline.com/blog/a-l-auber … e-2-3.html
    – http://orpheusonline.com/blog/a-l-auber … a-3-3.html
* Raphaël Isla (Mattéo) http://www.famille-isla.net/raphael/blo … -blogueurs
* Sacrip’Anne (Calliste, Alexeï) https://sacripanne.net/post/2020/09/21/voila-c-est-fini
* Tomek (Colin) https://www.envisagerlinfinir.net/post/ … ns-le-jura
* Zythom (Vincent) https://zythom.fr/tag/auberge-des-blogueurs/

Merci aux lecteurs habituels de mon blog d’avoir enduré la publication de mes textes et des explications qui les accompagnaient. Vous savez que je n’en fait ici qu’à ma tête.

Et finalement, qu’en avez-vous pensé ?

Le mendiant de l’amour 9/9

Résumé du texte qui suit : Le rôle du cahier, et la lettre écrite pour Sylvie.

5 juillet

Comme mon arrivée à l’auberge, le lundi 15 juin, me semble loin. Ce cahier que j’ai trouvé dans la chambre m’avait ouvert ses pages. Pourtant, je me suis méfié : je n’y ai rien écrit le jour de mon arrivée, mais comme dans les romans de mon adolescence, j’ai glissé un de mes cheveux dans la première page… C’est comme cela que j’ai su que quelqu’un lisait ce carnet intime.

J’écris donc aujourd’hui une dernière fois à celui ou celle qui lit discrètement les pages de ce cahier. Est-ce vous Léandre, l’homme de chambre indiscret de l’auberge ? Si oui, sachez que je ne vous en tiens pas rigueur. Pour une raison simple : je me suis servi de vous.

Les premières pages écrites dans ce cahier racontaient une histoire noire que vous vous êtes empressé sans doute de raconter au reste du personnel de l’auberge. Ce qui fait que quand ma femme Sylvie a téléphoné pour savoir si j’avais bien réservé une chambre, l’accueil téléphonique, non content de répondre par l’affirmative, a ajouté “ah oui, le monsieur triste qui ne parle à personne”.

Était-ce le fruit de vos lectures indiscrètes, ou simplement le constat d’un fait évident, je ne le saurai pas. Pas plus que je ne saurai si vous avez lu ce dernier texte puisque vous partez comme moi aujourd’hui.

Ma maladie s’appelle avant tout le mal de vivre, la perte de sens, la routine.

La dépression.

Et Sylvie, l’amour de ma vie, l’a parfaitement compris en laissant tout tomber pour me rejoindre ici.

Bien sûr, il a fallu que je lui donne quand même des indices, pour l’inquiéter et la faire venir. J’ai avant tout pensé à moi avant de penser à nous. Je savais qu’elle viendrait, et je lui ai écrit une lettre pour tout lui expliquer, et elle m’en a tenu rigueur un quart d’heure. Peut-être dois-je mon bonheur à cet homme, Mattéo, qui est intervenu au moment critique ? Ou à cette inconnue qui m’a serré dans ses bras dans le couloir ?

J’espère bien vivre cette passion le plus longtemps possible.

Donnez moi de la tendresse, surtout pas d’argent.
Gardez toutes vos richesses, car maintenant
Le bonheur n’est plus à vendre. Le soleil est roi.
Asseyez-vous à ma table, écoutez-moi.
On est tous sur cette Terre des mendiants de l’amour,
Qu’on soit pauvre ou milliardaire, on restera toujours les mêmes,
Ces Hommes extraordinaires, ces mendiants de l’amour.
Moi, j’ai besoin de tendresse chaque jour.
(extrait du “Mendiant de l’amour” d’Enrico Macias)

Je laisse ce cahier là où je l’ai trouvé le jour de mon arrivée. Qui que vous soyez, faites-en ce que vous voulez : brûlez-le, complétez-le, arrachez-en les pages, lisez-le, rendez-le public.

Je glisse dans les pages la lettre que j’ai écrite à Sylvie et qu’elle a lue le jour de son arrivée à l’auberge.

Vincent

——————— oOo ——————-

Vendredi 19 juin 2020

Mon amour,

Je ne peux pas me résoudre à voir notre amour devenir calme et raisonnable avec l’âge.
Je ne veux pas vieillir à tes côtés en me calant confortablement contre toi, le soir au coin d’un feu doux et ronronnant.
Je veux un feu de joie, ardent, brûlant et déraisonnable.
Je veux retrouver nos 20 ans, notre passion impétueuse magnifiée par l’expérience et la connaissance.
Je veux redécouvrir nos corps, décrasser la calamine de notre couple.
Je veux que l’on trouve de nouveau le temps de ne rien faire, de faire l’amour, de se parler, de se taire ensemble.
Je veux couper le lien avec le monde, oublier les outils numériques.
Je veux t’attirer ici et t’isoler de ton comité de direction.
Je veux t’offrir les plus beaux souvenirs de moi que tu puisses avoir.
Je te veux pour moi seul comme si je n’avais plus que six mois à vivre.
Je voudrais tant que toi aussi tu aies envie de tout cela…

Et si l’on s’offrait six mois de pure folie ?

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Commentaire de Vincent-auteur, écrit sous le billet d’origine, et qui pour moi fait partie du projet et conclut le texte :

Je suis content que tous les lecteurs aient considéré que Vincent a menti sur sa maladie, alors qu’il indique seulement avoir su que son cahier était lu, et qu’il avait besoin de se servir du personnel pour convaincre sa femme de le rejoindre.

Il écrit que sa maladie est “avant tout” le mal de vivre, etc. et fait deux fois référence aux six prochains mois dans la lettre écrite à Sylvie.

Donc, quel est le sens exact de la phrase “Je te veux pour moi seul comme si je n’avais plus que six mois à vivre.” ?

Et si finalement, il voulait toujours cacher la réalité de sa maladie ET vivre pleinement ses six derniers mois, sans en parler à sa femme, ET tout en faisant en sorte que celle-ci ne regrette pas d’avoir AUSSI pleinement profité des six derniers mois de son mari…

Je rappelle que l’avant dernier texte se terminait par “Ce sera l’apothéose de mon crépuscule.” Je voulais finir sur un mini coup de théâtre, l’exploitation du cahier par Vincent, qui sait qu’il est lu par un membre du personnel de l’auberge. Mais le carnet terminé, refermé et abandonné, ne pouvait pas clore complètement l’histoire : j’ai donc trouvé cette astuce d’intervenir dans les commentaires en jouant sur l’ambiguïté Vincent-auteur/Vincent-personnage. Car enfin, le fond de mon idée était de laisser le doute sur le comportement de Vincent : a-t-il menti tout au long de son récit dans le carnet pour raviver la flamme de sa passion avec Sylvie, comme le personnage du film “Le Zèbre“, ou est-il réellement malade et veut vivre heureux ses six derniers mois, sans regret, tout en faisant en sorte que ses proches les vivent heureux également, sans commisération.

Le penchant naturel des lecteurs du projet et des auteurs qui ont commenté était clairement en faveur d’une fin heureuse. Mais la vie est une pièce tragique et comique qui se termine par une catastrophe.

Le billet suivant est le bilan personnel de cette expérience d’écriture.

Raviver la flamme ^^

La passion du Roi 8/9

Résumé du texte qui suit : Le temps passe et la passion s’émousse.

3 juillet

Vivre son métier comme une passion, c’est ce que je souhaite à tout le monde. Pourtant, comme toute passion, elle doit s’entretenir, résister aux assauts du temps, aux déceptions et à l’usure du corps. A 56 ans, je suis un informaticien bousculé par la pression de la transformation numérique sur la société : tant de monde à former, à défendre, à protéger dans ce domaine initialement réservé aux experts. La société se transforme, laissant du monde au bord de la route. À commencer par les plus faibles.

J’ai vu tant d’images et de films sur les atrocités humaines dans le cadre de mes expertises judiciaires : pédopornographie, massacres à la machette, exécutions sommaires, pendaisons… Je n’y étais pas préparé, mais qui peut l’être complètement ? Certains utilisent les outils numériques pour partager et collectionner des images et des films tellement violents que ma foi en l’humanité vacille.

Avant de venir me réfugier à l’auberge, j’ai revu le film “Des hommes d’honneur” avec Jack Nicholson et Tom Cruise. Il y a à la fin du film une scène d’anthologie où le personnage joué par Jack Nicholson craque et parle “vrai”. Je n’ai pas résisté à l’envie de me projeter dans ce personnage et de détourner des morceaux de cette scène :

Nous vivons dans un monde qui a des murs, et ces murs doivent être gardés par des hommes en armes. Qui va s’en charger ? Vous ? Je suis investi de responsabilités qui sont pour vous totalement insondables. Vous avez le luxe d’ignorer ce que moi je sais trop bien. Et mon existence, bien que grotesque et incompréhensible pour vous, sauve des vies. Vous ne voulez pas la vérité parce qu’aux tréfonds de votre vie frileuse de tout petit bourgeois vous ME voulez sur ce mur, vous avez besoin de moi sur ce mur. Notre devise c’est “Honneur, Code, Loyauté”. Pour nous ces mots sont la poutre maîtresse d’une vie passée à défendre des bastions. Chez vous ces mots finissent en gag. Je n’ai ni le temps ni le désir de m’expliquer devant un homme qui peut se lever et dormir sous la couverture d’une liberté que moi je protège et qui critiquera après coup ma façon de la protéger. J’aurais préféré que vous me disiez merci et que vous passiez votre chemin ou alors je vous suggère de prendre une arme et de vous mettre en sentinelle postée.

Le temps passe et la passion s’émousse. La magie de l’informatique, règne des experts, laisse place à la facilité du numérique, accessible au plus grand nombre. Qui aura une pensée pour les gardiens du mur ?

Le temps passe et la passion s’émousse. Les enfants quittent le nid familial et vous voilà fier de leur envol, et en même temps privé d’une partie de votre raison d’être.

Le temps passe et la passion s’émousse. L’implication dans la vie de la commune, initialement vue comme l’envie de mettre ses compétences au service de tous, devient un fardeau sous les coups de boutoir des administrés qui trouvent en vous l’incarnation des “autres” qui ne font rien pour eux. L’idéal du bien commun s’effondre.

Le temps passe et la passion s’émousse. Ma femme Sylvie est devenue ma seule vraie raison de vivre. Elle est la bouée à laquelle je m’accroche pour éviter de me noyer. Mais elle a déjà tant fait pour moi et tant d’énergie à donner à son métier de directrice générale… Qu’elle est loin l’époque radieuse de notre rencontre où je me sentais son centre du monde.

C’est pourquoi je savoure ces deux dernières semaines. Je suis de nouveau son Roi et elle est ma Reine. Je sais qu’elle prépare en douce une fête avec les enfants à l’auberge pour demain après-midi.

Ce sera l’apothéose de mon crépuscule.

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Commentaire de l’auteur :

Il y a dans ce texte beaucoup plus de Vincent-auteur/Zythom que de Vincent-personnage, même si le récit reste inventé. La passion doit résister aux assauts du temps, aux déceptions et à l’usure du corps.

Vincent-personnage a vu des choses horribles dans son travail, et n’a tenu qu’avec cette idée de servir de rempart aux plus faibles. J’aime beaucoup le passage que je cite (hors contexte) du film “Des hommes d’honneur” qui m’avait fait forte impression.

Sur le passage du temps.
Le sujet central du mémoire de DEA de mes jeunes années était : “La prise en compte du temps en intelligence artificielle” (j’avais programmé une extension du langage Prolog pour intégrer des opérateurs temporels tels que “A avant B”, “A pendant [t1, t2]” ou “A dure t”). Ma thèse de doctorat traitait du sujet des réseaux de neurones récurrents, c’est-à-dire d’un type de réseaux de neurones permettant nativement la prise en compte du temps. Les livres de science-fiction que je préfère tournent autour de la notion de temps : le cycle des Fondations, La Guerre Éternelle, Dinosaure plage, Tau Zéro… C’est dire l’importance du temps dans mes préoccupations.

L’anaphore basée sur la phrase “Le temps passe et la passion s’émousse” est l’effet de style qui m’a semblé le plus pertinent dans ce contexte.

“Ce sera l’apothéose de mon crépuscule”.
Arrêtons-nous un peu sur la définition donnée par le Larousse du mot “crépuscule” : Ce qui décline, ce qui est proche de disparaître ; déclin, fin : Le crépuscule de la vie. Nous y reviendrons dans le commentaire du prochain texte.

Le titre du billet est un clin d’œil au livre de Jean Castarède sur Gabrielle d’Estrées, amour-passion d’Henri IV.

Le billet suivant est le dernier texte et s’appelle “Le mendiant de l’amour“.

Extrait d’une œuvre de Nick Veasey exposée au musée de la photographie de Stockholm

Les lettres 7/9

Résumé du texte qui suit : Vincent et Sylvie sont amoureux et rien ne viendra perturber ce bonheur, sauf peut-être…

30 juin

Sylvie a décidé d’éteindre son téléphone, seul lien avec l’entreprise qu’elle dirige. C’est la première fois depuis longtemps que je la vois se couper de son équipe de direction et la laisser gérer les affaires courantes. De savoir qu’elle a fait ça pour moi me rend immensément heureux. J’ai savouré pendant une semaine ce bonheur de ne l’avoir que pour moi, puis je l’ai convaincue de rallumer son téléphone. Je suis très fier d’elle et de ce qu’elle a construit.

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Sylvie est aux petits soins avec moi et nous vivons cette bulle de bonheur comme un retour à nos jeunes années de mariage : nous sommes amoureux. Les balades en forêt s’enchaînent, ainsi que les promenades le long du lac. Il nous arrive de croiser un client de l’auberge qui aime nager dans le lac. J’envie son énergie.

Nous sommes allés en vélo jusqu’au village de Cerniébaud où nous avons vu par hasard un vélo géant en bois que nous avons pris en photo. Il y avait un article dans l’exemplaire du Progrès, le journal local que l’auberge met à notre disposition le matin. Pour un peu, nous étions aussi dans le journal 🙂 Le journaliste explique que c’est l’œuvre d’un habitant du village qui espère attirer l’attention des médias lors du passage du Tour de France en septembre prochain.

Ce matin, j’ai croisé une femme dans le couloir qui m’a demandé quelque chose que je n’ai pas compris. J’ai répondu “Oui ?” et elle m’a pris dans ses bras en me disant “je vous souhaite tout le bonheur possible”. C’était un geste étrange et rempli de bienveillance. Je suis resté interloqué, mais moins que Sylvie qui arrivait dans le couloir. La femme mystère est ensuite entrée dans sa chambre sans voir Sylvie. J’ai répondu à son haussement de sourcil par un “tu vois, je connais moi aussi quelqu’un dans cette auberge.” C’était une référence à la réponse qu’elle m’a faite un peu plus tôt quand nous avons croisé un jeune homme un peu timide qu’elle a salué d’un “Bonjour Mattéo”…

Un jeune homme invite ma femme à boire un verre dans sa chambre (et elle accepte), une femme me prend dans ses bras pour me souhaiter tout le bonheur du monde, tous les ingrédients d’une dispute en temps normal. Oui, mais le temps n’est pas normal pour les amoureux.

Pourtant, sans rien dire à Sylvie, j’ai envoyé les lettres que j’avais écrites aux enfants avant qu’elle ne me rejoigne à l’auberge.

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Commentaire de l’auteur :

Je ne voulais pas écrire une histoire avec deux personnages sans détailler aussi le deuxième personnage important : Sylvie. Pour rendre plausible l’isolement de Vincent, j’ai voulu que Sylvie soit à la tête d’une entreprise et pilote une équipe de direction. Et elle a choisi de s’entourer professionnellement de personnes compétentes à qui elle peut laisser gérer les affaires courantes en son absence, le temps de comprendre ce qui arrive à son mari. Loin d’être écrasé par la réussite et le pouvoir de sa femme, Vincent est très heureux et fier d’elle. Un couple amoureux.

La phrase “Il nous arrive de croiser un client de l’auberge qui aime nager dans le lac. J’envie son énergie.” est une interaction simple vers un autre personnage de l’auberge, Matteo Pict, et fait référence au billet de son auteur “Je ne m’ennuie pas“.

L’anecdote du vélo géant en bois pris en photo lors d’une ballade fait référence à la troisième contrainte littéraire proposée par les organisateurs, et qui s’appelle “Revue de presse” : Évoquer un ou plusieurs articles parus dans la semaine au journal « Le Progrès », édition nationale et/ou locales (Ain, Jura Sud). Je pense avoir réussi cet exercice en intégrant l’article de presse assez naturellement dans mon histoire, et en plus en faisant écho à une phrase du journaliste “[…] explique son réalisateur surpris de voir les nombreux cyclistes passant au village en ce samedi s’arrêter pour une photo.

Le passage sur la femme mystère est une réponse à une interaction libre simple de Pâquerette Deschamp qui écrit dans son carnet (que Vincent-personnage ne peut pas lire, mais que Vincent-auteur peut lire comme tous les lecteurs du projet) :
Sur le pallier de mon étage j’ai croisé le monsieur tout triste du début, ni une ni deux je l’ai pris dans mes bras en lui souhaitant tout le bonheur du monde et je suis rentrée dans ma chambre finir ma valise.

J’ai donc récupéré cette scène pour la faire se dérouler devant Sylvie (sans que la femme mystère ne la voit). Sylvie est forcément surprise (d’où son haussement de sourcil). Ma réponse-explication “tu vois, je connais moi aussi quelqu’un dans cette auberge.” est comme je l’indique dans le texte une référence à une scène décrite par un autre auteur et qui concerne directement mon histoire : souvenez-vous, dans le scénario du texte n°5/9, j’écris “Sylvie se lève en silence et quitte la chambre sans un mot. […] Cinq minutes plus tard, Sylvie entre brutalement dans la chambre et prend Vincent dans ses bras.

Ce qu’il s’est passé pendant ces cinq minutes a été imaginé par un autre auteur du projet (Matteo-auteur) dans ce texte que je vous invite à lire : Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Extrait :

C’est d’ailleurs en sortant de ma chambre avant-hier que j’ai croisé une femme, debout, seule dans le couloir. Elle tournait le dos à la porte de la chambre 5. Je me suis approché.
« Vous allez bien, Madame ?
– Mon mari est vraiment un con.
– Ah. Je ne sais pas ce qu’il a fait, mais si c’est une histoire de coucherie, je peux vous jurer que je n’y suis pour rien. C’est pas moi, promis juré craché. » Elle a eu un petit sourire.
« Non, ce n’est pas ça. C’est un peu plus grave.
– Vous voulez boire quelque chose ? J’ai de l’eau et du café dans ma chambre. »
Elle m’a suivi. Pendant qu’elle buvait un peu d’eau, j’ai continué à lui parler, mais un peu plus sérieusement.
« On m’a dit un jour : “Les hommes… On peut pas vivre avec, mais on peut pas vivre sans.” Je suis jeune, mais j’ai … essayé les deux cas, dernièrement. Je sais que la vie n’est pas tendre avec nous. Je ne sais pas vraiment quoi vous dire de plus. Mais si vous voulez parler, de ça ou d’autre chose, vous pouvez venir me voir.
– Merci. Pas maintenant. Je vais repartir voir mon mari. Plus tard, peut-être. Merci…
– Matteo.
– Enchantée, Matteo. Moi c’est Sylvie.
– Enchanté. »
Elle m’a rendu le verre et elle est repartie vers la chambre 5. Je souhaite qu’elle et son mari s’en sortent mieux qu’Isidore et moi.

Diantre, ma femme Sylvie est allée prendre un verre dans la chambre d’un inconnu dans l’auberge… J’ai donc répondu à cette interaction libre complexe par un combo “femme mystère” / jeune homme inconnu et par une pirouette entre deux amoureux : “tu vois, je connais moi aussi quelqu’un dans cette auberge” et la conclusion qui en découle :

Un jeune homme invite ma femme à boire un verre dans sa chambre (et elle accepte), une femme me prend dans ses bras pour me souhaiter tout le bonheur du monde, tous les ingrédients d’une dispute en temps normal. Oui, mais le temps n’est pas normal pour les amoureux.

Ouf !

La dernière phrase donnera le titre du texte : “Pourtant, sans rien dire à Sylvie, j’ai envoyé les lettres que j’avais écrites aux enfants avant qu’elle ne me rejoigne à l’auberge.

Mais pourquoi donc Vincent envoie t-il ces lettres à ses enfants et pourquoi sans en parler à Sylvie ? Encore des cachotteries

Le billet suivant s’appelle “La passion du Roi“.

Xkcd – Movie Narrative Charts https://xkcd.com/657/

Les choses vont changer 6/9

Résumé du texte qui suit : Rien ne sera plus banal

28 juin

Ses mains glissent sur ma peau et me font frissonner. Nos vêtements sont éparpillés dans toute la chambre. Je suis au dessus d’elle sur le lit et lui embrasse les seins. Elle a les yeux mi-clos et j’écoute le rythme de sa respiration qui s’accélère. Je connais toutes les parties de son corps, mais c’est une redécouverte à chaque fois, comme une exploration perpétuelle. Ma main court le long de son corps. Je lui caresse la jambe jusqu’au pied que je masse doucement. Elle me guide en murmurant, pour fermer la boucle de rétroaction, gagner en intensité et en contrôle. Notre plaisir augmente.

Soudain, elle arrête ma main et me retourne sur le lit. Elle prend les commandes. “les choses vont changer” me dit-elle. Sa bouche parcourt mon corps et la douceur de ses lèvres me donne la chair de poule. Elle m’embrasse. Elle m’enlace. Elle me chevauche, d’abord avec douceur…

Elle s’arrête pour me laisser au bord du plaisir savourer ce moment délicieux. Je reprends le contrôle et mes doigts experts caressent son corps. Tout son corps. Chacun de nous cherche à donner à l’autre le plaisir le plus intense, tout en essayant de contenir le sien. Nos bouches frémissent, nos corps murmurent, nos plaisirs s’entremêlent…

L’univers explose.

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Commentaire de l’auteur :

Les billets précédents étaient particulièrement noirs, avec une atmosphère pesante. Je réfléchissais à une manière de contre balancer cette noirceur, et dans ma tête d’homme/geek, immédiatement est venue l’idée d’une scène de cul érotique. Ah, ah, ah quelle bonne idée, rédigeons cela d’une traite en 5mn… Il m’a fallu 3 jours de raturages, d’essais ratés et de tentatives infructueuses. Je ne vous ferai pas lire ici les brouillons, mais ce fut un exercice très difficile pour moi, et principalement à cause de VOUS.

Car si je découvre avec plaisir avec gourmandise avec attention les scènes érotiques dans les romans que je lis (essentiellement de la science-fiction, c’est dire le désert en la matière), inventer soi-même une telle scène, la décrire avec des mots, savoir qu’elle sera lue, que je serai jugé par les lecteurs (dont mes enfants), tout cela est une autre histoire.

A la relecture, je me dis que je suis allé assez loin dans les limites de ma propre pudeur. C’est aussi l’intérêt de l’exercice : apprendre à faire vivre des personnages de fiction et à dépasser sa propre identification. Je laisse à mes amis le plaisir de faire toutes les blagues salaces et les interprétations possibles sur cette scène. Ainsi va la vie de Vincent-auteur.

Mais j’aime bien le titre du billet, reprise de la dernière phrase du billet précédent, et son reflet dans ce texte. Et oui, le fait que le texte soit numéroté 6/9 est un hasard…

Le billet suivant s’appelle “Les lettres“.

Cogitationis poenam nemo patitur : nul ne peut être puni pour de simples pensées
(Code de Justinien VI° siècle).

La Force est avec lui 5/9

Résumé du texte qui suit : Sylvie explique pourquoi elle est venue, et Vincent pourquoi il est parti.

24 juin

Synopsis

Clap de début de scène.
La caméra est centrée sur le visage de Sylvie.

Sylvie se tient dans l’encadrure de la porte et demande si elle peut entrer. Une fois assise sur un coin du lit dans la chambre, elle explique que Vincent a commis une petite erreur en partant pour sa cure de repos sans prendre son ordinateur.

Changement de plan, la caméra est sur le visage de Vincent. Il a l’œil vif, mais le visage triste. Il ouvre la bouche pour parler, mais Sylvie le précède. La caméra reste sur le visage de Vincent pendant que Sylvie parle.

Elle indique aussi avoir appelé le médecin, ami de la famille, et lui avoir demandé ce que Vincent avait comme maladie. Bien sur, le médecin s’est retranché derrière le secret médical. Ce qui a mis la puce à l’oreille de Sylvie, c’est qu’à chacune de ses questions, le médecin répondait “secret médical”, sauf quand elle a demandé “mais il a quelque chose de grave ?”. Là, il a répondu “secret très TRÈS médical”.

Retour de la caméra sur le visage de Sylvie. Elle demande à Vincent ce qu’il a comme maladie.

Champ large sur la chambre. Vincent se lève, ouvre son attaché-case années 80 et sort un parapheur, l’ouvre à la première page et sort une feuille de papier. Il la tend à Sylvie. Sylvie la lit en silence, puis elle pose la feuille à côté d’elle sur le lit.

Gros plan sur le visage de Sylvie. Celui-ci est fermé et ses yeux sont noirs de colère. Élargissement du champ, Sylvie se lève en silence et quitte la chambre sans un mot.

Vincent baisse la tête et pleure doucement. Une musique mélancolique (ou triste, enfin bien émouvante hein) vient d’une des chambres voisines.

Cinq minutes plus tard, Sylvie entre brutalement dans la chambre et prend Vincent dans ses bras. Elle le serre avec force, et lui dit “tu es vraiment con”.
Elle pleure avec lui.

Les choses vont changer.
Clap de fin de scène.

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Commentaire de l’auteur :

Avant de parler du fond, je voudrais parler de la forme. Comme pour le premier texte, les organisateur du projet nous proposent de suivre une contrainte littéraire (si l’on souhaite). La voici :
Contrainte littéraire : “Je est un autre”
Le texte ne comprend aucun pronom personnel de la première personne du singulier (je, moi, mon, ma…). Bonus : il n’en comporte aucun de la première personne du pluriel non plus.

Après avoir tourné le problème dans tous les sens, j’ai eu l’idée d’écrire un scénario en mode “description extérieure”. Une fois l’idée en tête, sa mise en œuvre a été facile. J’ai un peu hésité sur l’idée car je la trouvais limite par rapport à la contrainte de base du projet qui consiste pour les personnages à écrire des notes dans un carnet intime, mais en tant que blogueur, il m’est arrivé d’écrire des billets en mode “expérience d’écriture” donc j’ai validé le principe… Je me suis même amusé à surligner des passages, comme pourrait le faire un réalisateur qui lit le synopsis pour en faire un script.

En 2019, j’ai eu la chance de participer aux “Confluences pénales de l’Ouest” dont le thème choisi était “Justice et secret(s)”. En tant qu’expert judiciaire, j’ai toujours été sensible au secret, et à la problématique de son respect plus ou moins strict. Je n’ai jamais trahi le secret de l’instruction, ni le secret de mes dossiers, et pourtant j’ai su romancer mes expériences judiciaires pour en parler sur mon blog. Je me suis amusé ici à imaginer comment un médecin pouvait garder un secret médical tout en donnant quand même une indication, plus ou moins volontairement.

Vincent-personnage donne à Sylvie la lettre qu’il a écrite pour elle. Celle-ci réagit. J’aime bien cette idée qu’une personne puisse être en colère, puis quelques secondes après, avoir pardonné, parce que son intelligence lui montre les intentions cachées. L’intelligence plus forte que la colère pour laisser place à l’amour. Oui, je suis un peu romantique. Et oui, j’ai un attaché-case années 80 et un parapheur que je garde en souvenir et qui fait sourire Mme Zythom (qui m’interdit de sortir avec).

Le billet suivant s’appelle “Les choses vont changer“.

Sculpture sur crayon par Dalton Ghetti – via Designboom

Gruyère Surprises 4/9

Résumé du texte qui suit : Vincent prépare sa sortie et organise la mise en ordre de ses explications pour ses proches. Mais la vie s’accroche et est toujours pleine de surprises.

23 juin

Neuf jours que je suis planqué dans cette auberge à faire semblant… Je reste discret et fidèle à mes habitudes : je limite mes interactions avec les humains. Je n’ai parlé à personne pendant l’exercice incendie de mardi dernier (ou la fausse alerte, je n’ai pas bien compris). Mais curieusement, je me suis inscrit à la promenade nocturne de samedi, organisée par le syndicat d’initiative de L’Éreintante. J’ai adoré me promener de nuit dans la forêt. J’avais pris une canne de marche et un petit sac à dos pour y glisser une torche, une gourde, un sifflet et une couverture de survie. Tout cela m’a rappelé l’époque des sorties spéléos dans le coin, où l’on passait la journée sous terre et où l’on ressortait à l’air libre en pleine nuit. Tout cela me semble si loin. Je me souviens d’un seul nom : la Traversée Gruyère-Surprises, qui fait se rejoindre la lésine du Gruyère et le gouffre des Surprises. Il faudrait que je demande à Mme Lalochère, la patronne de l’auberge si c’est vraiment dans le coin.

Les jours passent. Je suis cloîtré dans ma chambre et je fais des listes : je note tout ce que je dois mettre en ordre avant de, avant de… Bref je mets en ordre ce qui doit être mis en ordre. J’ai commencé par écrire (oui écrire) le mot de passe de mon coffre-fort numérique qui contient tous mes mots de passe. J’ai indiqué où se trouve ma clé d’authentification multifactorielle, et le code de mon téléphone. J’ai écrit le message qui doit être mis sur mon blog, sur mon site pro, sur mes comptes de réseaux sociaux. Et chaque jour, j’écris une lettre à chacun de mes proches. En commençant par Sylvie, l’amour de ma vie. Une lettre par enfant. Une lettre par petit-enfant. Ce que je veux que chacun garde de moi doit tenir sur une feuille.

Je mange toujours seul à une table du restaurant. M. Carolo, l’homme d’action de la propriétaire, me laisse m’installer dans un coin d’où je peux regarder le spectacle de la petite communauté des clients. Les visages fournissent tellement d’indications…

Je regarde le mien dans le miroir de la salle de bain, et je me trouve le teint jaune. Enfin, un peu plus jaune que d’habitude. Mes origines japonaises sont accentuées par la maladie, mais cachent son symptôme le plus visible. Au moins les gens ne me

TOC TOC TOC

On a frappé à la porte de la chambre pendant que j’écrivais dans le carnet. Après avoir ouvert, je suis resté bouche bée.

Imaginez : devant moi se tient Sylvie, ma femme.

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Commentaire de l’auteur :

Le premier paragraphe est un exemple d’interaction de groupe proposée par la Direction de l’auberge (une promenade nocturne dans les environs). Comme indiqué précédemment, j’ai une idée précise de l’histoire que j’ai décidé de raconter, ce qui me met un peu hors jeu concernant les interactions. Les organisateurs (expérimentés) du projet avait prévu le cas et il était possible d’indiquer si l’on acceptait ou refusait les interactions libres avec les autres auteurs. Mais c’est aussi le sel de ce projet que de voir les autres joueurs venir potentiellement bouleverser ses plans, et j’ai donc laissé mon choix sur “oui, j’autorise les interactions libres”, tout en croisant les doigts.

Par contre, il y avait également un deuxième type d’interaction possible : les interactions concertées. Le fait de faire écrire par Vincent-personnage dans son carnet “Je reste discret et fidèle à mes habitudes : je limite mes interactions avec les humains.” prépare le terrain à un refus poli si l’interaction proposée ne cadre pas avec le script prévu pour ma marionnette.

Dans les règles du jeu, les organisateurs nous avaient indiqué que l’auberge, bien que fictive, était située approximativement dans le Jura. Il se trouve que j’ai beaucoup pratiqué la spéléologie dans le Doubs et le Jura pendant mes jeunes années. Je me suis donc amusé à faire écrire Vincent-personnage un souvenir de sortie spéléo dans le coin : la Traversée Gruyère-Surprises, qui fait se rejoindre la lésine du Gruyère et le gouffre des Surprises. C’est l’une des deux sorties spéléos où j’ai emmené Mme Zythom pour lui faire découvrir la pratique de ce sport qui lui volait son fiancé un week-end sur deux. Il s’agit d’un petit réseau simple à équiper en cordes et pouvant accueillir des débutants bien encadrés. Il y a 4 entrées possibles et autant de sorties. Vous entrez et descendez, puis vous progressez sous terre avec des difficultés intéressantes (ressauts, toboggan, puits, étroitures) qui illustrent assez bien toutes les sensations que procurent ce sport :-). Puis vous remontez et sortez à la même hauteur que là où vous êtes entrés. Ce qui a beaucoup amusé mon épouse, c’est qu’il a fallu 4h sous terre de l’entrée “Gruyère” jusqu’à la sortie “Surprises”, et 5mn de marche en extérieur pour revenir de “Surprises” à “Gruyère” chercher nos affaires… Elle garde aussi un bon souvenir des étroitures (ce qui est rare), où pourtant seul son casque apparaissait !

La fin du billet bute sur une incohérence qui je l’espère est passée inaperçue de la plupart des lecteurs : comment écrire la scène de la surprise de Vincent-personnage lors de l’ouverture de la porte, sachant que ce que vous lisez est une note écrite par Vincent-personnage dans son carnet ? J’ai beaucoup cherché, et je n’ai pas trouvé de solution qui me satisfasse pleinement. Personne n’écrit “TOC TOC TOC” dans un carnet intime ! Mais il me fallait une rupture justifiant l’arrêt d’écriture (la phrase “Au moins les gens ne me” n’est pas terminée). Dans la vraie vie, si l’on est arrêté en pleine écriture, on reprend simplement là où l’on a été interrompu ! Mais c’est moins dramatique. J’apprends mes limites de Vincent-auteur…

Le billet suivant s’appelle “La Force est avec lui“.

Topographie de la Traversée Gruyère-Surprise. Source Jura Spéléo

Le bonheur à tout prix 3/9

Résumé du texte qui suit : Après avoir révélé son secret, Vincent en tire une conséquence pour le moins radicale…

22 juin

Il m’a fallu quelques minutes pour analyser les conséquences de ce que le médecin vient de m’annoncer. Il ne me reste que six mois à vivre !

J’ai alors pris la décision la plus importante de ma vie, et je lui ai dit : “Tu ne dis RIEN à personne. Tu es tenu au secret professionnel. LE PLUS STRICT. Tu ne dis rien à ma femme, ni à la tienne d’ailleurs, ni à mes enfants, ni au maire. À PERSONNE. Tu scannes la feuille de résultats dans mon dossier et tu détruis l’original. Donne-moi mon ordonnance pour les anti-douleurs.”

Je suis rentré chez moi, j’ai embrassé ma femme Sylvie et je lui ai expliqué que le médecin m’avait trouvé fatigué et me conseillait un repos forcé avec des médicaments pour mon mal de ventre.

Puis je me suis réfugié dans mon antre.

Le choc de l’annonce a été terrible. Je fonds en larmes.

J’aime plus que tout Sylvie. J’aime mes enfants. J’aime même mes beaux-fils et belles-filles, c’est dire. J’aime encore plus mes petits-enfants.

Je suis un eudémoniste convaincu. Le bonheur est au cœur de mon existence. Mais comment annoncer aux gens qui m’aiment ma mort prochaine ? J’ai décidé cela en quelques secondes, dans le cabinet médical : rien ne viendra perturber le bonheur des personnes que j’aime, au moins pendant les six prochains mois. Ma mort sera brutale, nette et précise. Disons en une semaine. Oui, c’est ça une semaine pour mourir, c’est bien.

Le bonheur de mes proches, à tout prix.

Je sèche mes larmes. Je réserve sur internet un séjour dans une auberge perdue dans la pampa.

J’annonce à Sylvie ma décision de m’isoler trois semaines pour me reposer.

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Commentaire de l’auteur :

Dans ce troisième texte, le problème est posé : quand on apprend la date assez précise de sa mort, comment gérer cette nouvelle et en particulier pour ses proches ? Faut-il l’annoncer sur les réseaux sociaux pour détailler au monde son départ, dans la pure ligne éditoriale d’un épisode de Black Mirror, faut-il le garder pour soi et préparer secrètement sa sortie en beauté en trompant tout son monde au risque que chacun se dise “je n’ai pas profité de lui pendant ses derniers instants”, faut-il mettre ses proches dans la confidence et faire souffrir tout le monde en même temps que soi ? Vincent a choisi. Il a également choisi sa fin de vie.

Mais cette note écrite dans le carnet disposé dans une chambre d’auberge cache-t-elle autre chose ?

Le texte suivant s’appelle “Gruyère Surprises“.

Le poids des maux 2/9

Résumé du texte qui suit : Vincent vient cacher ses malheurs et son désarroi devant son monde qui s’effondre. Il nous révèle ici son secret.

20 juin

Il m’a fallu presque une semaine pour trouver le courage de franchir le pas et reprendre le chemin de ce carnet. Je pense qu’au stade où j’en suis, cela devrait me faire du bien de mettre des mots sur mon mal-être. Je crois avoir réussi à tromper tout mon monde, à part peut-être Gaston, le chauffeur qui m’a amené ici.

Alors voilà, comme dirait Baptiste Beaulieu…

Depuis des mois, je me plains d’une grande fatigue générale qu’aucun sommeil ne répare, assortie de douleurs abdominales. J’ai donc vu le médecin qui m’a prescrit des analyses. La semaine dernière, les résultats sont tombés et le médecin m’a demandé de venir le voir pour en parler. C’était la semaine dernière, et j’ai déjà l’impression que c’était il y a un mois.

Mon médecin généraliste est un ami depuis 30 ans. Il me connaît bien et soigne toute la famille, ma femme Sylvie, mes enfants et petits-enfants. Mais cette fois-ci, j’ai bien vu dans son accueil un regard particulier. J’ai remarqué également que la salle d’attente était bien vide par rapport à d’habitude.

“Vincent, j’ai un truc terrible à t’annoncer. Tu as un cancer du pancréas. Un cancer fulgurant…” J’ai senti un froid glacial m’envahir. J’ai balbutié un vague “mais c’est quoi le traitement ?”

“Il n’y a aucun traitement à part des soins palliatifs contre la douleur.”

Quand j’y repense aujourd’hui, je revois encore sa mine déconfite. Et le petit mouvement de sourcil quand je lui ai dit : “ah ben au moins le truc positif c’est que je sais maintenant ce que j’ai. Et j’en ai pour combien de temps ?”

“Il te reste environ six mois…”

Le monde s’est écroulé autour de moi.

Puis j’ai pris la décision la plus importante de ma vie.

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Commentaire de l’auteur :

Sur le même principe que le texte précédent, le billet est court. Ils le seront tous, c’est pour moi une conséquence directe de l’idée de trouver un carnet de note vierge dans une chambre d’auberge.

Le texte précédent devait respecter une contrainte littéraire importante (facultative) : “Les initiales des phrases successives devront suivre l’ordre alphabétique. Après épuisement des vingt-six lettres, si le texte continue on redémarre à la première ou on repart dans l’ordre inverse.“ Vous pouvez le relire et vérifier : mission accomplie.
Le présent deuxième texte n’était soumis à aucune contrainte littéraire.

J’avais un peu peur de l’effet de ce billet sur l’ambiance de l’auberge, tant côté lecteurs, que du côté du forum des auteurs. En effet, c’est l’été à l’auberge (dont le temps est synchronisé avec celui de la réalité), les billets sont plutôt joyeux, et la pandémie de COVID-19 a été soigneusement bannie par les organisateurs du projet.

Et effectivement, le billet a fait l’effet d’une (petite) bombe. C’est le billet le plus noir à ce moment là de l’aventure collective qui débute. Certains auteurs m’ont contacté en direct pour me demander si c’était réellement une fiction, les commentaires sous le billet montraient une certaine surprise, voire une inquiétude. J’étais content de moi.

J’ai découvert à ce moment là une complexité à laquelle je ne m’attendais pas du tout, digne du film “Inception”. En effet, j’existe dans la vraie vie sous une identité normale. J’écris dans ce projet comme auteur une fiction sous le pseudonyme Vincent-auteur où je mets en scène un personnage Vincent-personnage. Sous les textes que je publie, et sous les textes des autres auteurs, je commente sous le pseudonyme Zythom pour qu’il n’y ait aucun rapport avec Vincent-auteur ou Vincent-personnage. Cela fait beaucoup de personnes dans une seule tête…

Sur le forum des auteurs, il y a beaucoup de discussions, des demandes d’interactions, des encouragements, des questions sur l’écriture, mais aussi des réactions sur les histoires que chaque auteur développe. Or, j’ai une idée très précise de l’histoire que je souhaite raconter, et je veux que ni les lecteurs des textes, ni les auteurs qui échangent avec moi sur le forum n’en devinent la suite avant publication. Cette contrainte a été pour moi très difficile à tenir et a limité plutôt fortement les interactions avec les autres personnages.

A propos d’interaction, la phrase “Je crois avoir réussi à tromper tout mon monde, à part peut-être Gaston, le chauffeur qui m’a amené ici.” renvoyait originellement un lien vers le texte du chauffeur de l’auberge qui m’avait amené. Comme nous ne sommes pas sensé connaître les notes écrites dans les carnets des autres joueurs, nous ne devions pas faire de lien vers les billets publiés, et les organisateurs m’ont suggéré gentiment de supprimer le lien. J’aimais pourtant bien l’idée de liens croisés entre tous les textes, à chaque interaction, tant que les liens n’étaient pas exploités par les auteurs pour faire croire aux lecteurs que les notes étaient lues par les personnages.

Ici, je peux le faire : il s’agissait du texte intitulé “Monsieur Vincent”. Je n’ai pas réussi à créer une interaction plus forte que de citer fugitivement l’existence de Gaston, ni à développer une suite avec lui qui soit cohérente avec l’histoire que je voulais raconter, tout en la cachant à Gaston-auteur. C’est à cela aussi que l’on voit que je suis un écrivain débutant.

Ceux qui ont lu ma série “25 ans dans une startup” sur mon blog précédent, savent que j’aime bien essayer de placer des cliffhangers. Et ici, la phrase finale a fait son petit effet 🙂

Le billet suivant s’appelle “Le bonheur à tout prix“.

“Toutes blessent, la dernière tue”
Source Wikipedia, photo de Peter Potrowl — Travail personnel, CC BY-SA 3.0

Repli sur soi ou renaissance ? 1/9

Résumé : Vincent, 56 ans, est un informaticien un peu fatigué. Passionné par tout ce qu’il entreprend, un peu timide, bousculé par son implication dans la vie politique de sa commune, par les fantômes de ses anciens dossiers d’expertises judiciaires, il souhaite faire le point sur lui-même lors d’un séjour solitaire dans cette auberge qu’il a découverte sur internet.

16 juin

Ah quelle bonne idée que ce petit carnet découvert dans la chambre ! Bienvenue à l’auberge m’ont-ils dit à l’entrée. C’est vrai que le taxi brousse qui m’a amené ici avait l’air bien sympathique, mais il a dû me trouver bien taiseux… Du coup, enfermé dans mes pensées, j’ai un peu oublié de lui poser des questions sur la région. Évidemment, je n’ai rien dit de ce qui m’amène dans ce coin isolé !

Franchement, l’idée d’écrire ce qu’il m’arrive dans ce petit carnet me plaît de plus en plus, et je résiste à la tentation du petit clin d’œil à la grande Histoire en écrivant “Rien” à la date d’hier. Gare aux moqueries si ce carnet tombe un jour dans les mains de quelqu’un…

Hier, je suis donc arrivé dans cette auberge où je viens cacher mes malheurs et mon désarroi devant mon monde qui s’effondre. Informaticien taiseux qui souffre des interactions sociales obligatoires, me voilà bien la caricature du nerd asocial. J’ai sans doute l’excuse du poids des secrets que je porte, et de la souffrance que j’impose à mes proches, mais il est trop tôt pour que je confie tout cela à ce carnet. “Knowledge is power”, paraît-il.

Le plus dur reste à venir. Même le wifi m’a lâché…

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Commentaire de l’auteur :

J’ai décidé d’être le plus plausible possible. Mon personnage arrive dans la chambre d’une auberge et découvre un carnet dans lequel il décide d’écrire des notes. Il ne va pas écrire un roman dès le premier jour : donc le billet est court. Que peut-on raconter à soi-même dans un carnet ? Une blague, le “Rien” fait référence au mot de Louis XVI dans son journal à la date du 14 juillet 1789, qui a tant fait couler d’encre, semble-t-il à tord.

De quels malheurs parle Vincent ? On peut supposer qu’il s’agit d’une référence aux fantômes de ses anciens dossiers d’expertises judiciaires cités dans le résumé. Mais est-ce le cas ? Il écrit “devant mon monde qui s’effondre” et parle de “secrets que je porte et de la souffrance que j’impose à mes proches“.

S’il a des proches, pourquoi vient-il séjourner seul plusieurs semaines dans une auberge ?

“Knowledge is power” est une blague cryptique qui fait référence à un jeu vidéo sur PS4 mais aussi à la traduction anglaise d’une citation du philosophe Francis Bacon, dans “De haeresibus” en 1597 “Nam et ipsa scienta potestas est” (pas lu, mais un jour peut-être)… Savoir, c’est pouvoir.

EDIT de 19h30 : J’ai oublié de signaler une contrainte littéraire importante sur ce premier texte : “Les initiales des phrases successives devront suivre l’ordre alphabétique. Après épuisement des vingt-six lettres, si le texte continue on redémarre à la première ou on repart dans l’ordre inverse.
Je m’en suis bien sorti: mission réussie.

Le billet suivant s’appelle “Le poids des maux

Le déclin des civilisations…