La passion du Roi 8/9

Résumé du texte qui suit : Le temps passe et la passion s’émousse.

3 juillet

Vivre son métier comme une passion, c’est ce que je souhaite à tout le monde. Pourtant, comme toute passion, elle doit s’entretenir, résister aux assauts du temps, aux déceptions et à l’usure du corps. A 56 ans, je suis un informaticien bousculé par la pression de la transformation numérique sur la société : tant de monde à former, à défendre, à protéger dans ce domaine initialement réservé aux experts. La société se transforme, laissant du monde au bord de la route. À commencer par les plus faibles.

J’ai vu tant d’images et de films sur les atrocités humaines dans le cadre de mes expertises judiciaires : pédopornographie, massacres à la machette, exécutions sommaires, pendaisons… Je n’y étais pas préparé, mais qui peut l’être complètement ? Certains utilisent les outils numériques pour partager et collectionner des images et des films tellement violents que ma foi en l’humanité vacille.

Avant de venir me réfugier à l’auberge, j’ai revu le film “Des hommes d’honneur” avec Jack Nicholson et Tom Cruise. Il y a à la fin du film une scène d’anthologie où le personnage joué par Jack Nicholson craque et parle “vrai”. Je n’ai pas résisté à l’envie de me projeter dans ce personnage et de détourner des morceaux de cette scène :

Nous vivons dans un monde qui a des murs, et ces murs doivent être gardés par des hommes en armes. Qui va s’en charger ? Vous ? Je suis investi de responsabilités qui sont pour vous totalement insondables. Vous avez le luxe d’ignorer ce que moi je sais trop bien. Et mon existence, bien que grotesque et incompréhensible pour vous, sauve des vies. Vous ne voulez pas la vérité parce qu’aux tréfonds de votre vie frileuse de tout petit bourgeois vous ME voulez sur ce mur, vous avez besoin de moi sur ce mur. Notre devise c’est “Honneur, Code, Loyauté”. Pour nous ces mots sont la poutre maîtresse d’une vie passée à défendre des bastions. Chez vous ces mots finissent en gag. Je n’ai ni le temps ni le désir de m’expliquer devant un homme qui peut se lever et dormir sous la couverture d’une liberté que moi je protège et qui critiquera après coup ma façon de la protéger. J’aurais préféré que vous me disiez merci et que vous passiez votre chemin ou alors je vous suggère de prendre une arme et de vous mettre en sentinelle postée.

Le temps passe et la passion s’émousse. La magie de l’informatique, règne des experts, laisse place à la facilité du numérique, accessible au plus grand nombre. Qui aura une pensée pour les gardiens du mur ?

Le temps passe et la passion s’émousse. Les enfants quittent le nid familial et vous voilà fier de leur envol, et en même temps privé d’une partie de votre raison d’être.

Le temps passe et la passion s’émousse. L’implication dans la vie de la commune, initialement vue comme l’envie de mettre ses compétences au service de tous, devient un fardeau sous les coups de boutoir des administrés qui trouvent en vous l’incarnation des “autres” qui ne font rien pour eux. L’idéal du bien commun s’effondre.

Le temps passe et la passion s’émousse. Ma femme Sylvie est devenue ma seule vraie raison de vivre. Elle est la bouée à laquelle je m’accroche pour éviter de me noyer. Mais elle a déjà tant fait pour moi et tant d’énergie à donner à son métier de directrice générale… Qu’elle est loin l’époque radieuse de notre rencontre où je me sentais son centre du monde.

C’est pourquoi je savoure ces deux dernières semaines. Je suis de nouveau son Roi et elle est ma Reine. Je sais qu’elle prépare en douce une fête avec les enfants à l’auberge pour demain après-midi.

Ce sera l’apothéose de mon crépuscule.

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Commentaire de l’auteur :

Il y a dans ce texte beaucoup plus de Vincent-auteur/Zythom que de Vincent-personnage, même si le récit reste inventé. La passion doit résister aux assauts du temps, aux déceptions et à l’usure du corps.

Vincent-personnage a vu des choses horribles dans son travail, et n’a tenu qu’avec cette idée de servir de rempart aux plus faibles. J’aime beaucoup le passage que je cite (hors contexte) du film “Des hommes d’honneur” qui m’avait fait forte impression.

Sur le passage du temps.
Le sujet central du mémoire de DEA de mes jeunes années était : “La prise en compte du temps en intelligence artificielle” (j’avais programmé une extension du langage Prolog pour intégrer des opérateurs temporels tels que “A avant B”, “A pendant [t1, t2]” ou “A dure t”). Ma thèse de doctorat traitait du sujet des réseaux de neurones récurrents, c’est-à-dire d’un type de réseaux de neurones permettant nativement la prise en compte du temps. Les livres de science-fiction que je préfère tournent autour de la notion de temps : le cycle des Fondations, La Guerre Éternelle, Dinosaure plage, Tau Zéro… C’est dire l’importance du temps dans mes préoccupations.

L’anaphore basée sur la phrase “Le temps passe et la passion s’émousse” est l’effet de style qui m’a semblé le plus pertinent dans ce contexte.

“Ce sera l’apothéose de mon crépuscule”.
Arrêtons-nous un peu sur la définition donnée par le Larousse du mot “crépuscule” : Ce qui décline, ce qui est proche de disparaître ; déclin, fin : Le crépuscule de la vie. Nous y reviendrons dans le commentaire du prochain texte.

Le titre du billet est un clin d’œil au livre de Jean Castarède sur Gabrielle d’Estrées, amour-passion d’Henri IV.

Le billet suivant est le dernier texte et s’appelle “Le mendiant de l’amour“.

Extrait d’une œuvre de Nick Veasey exposée au musée de la photographie de Stockholm

Les lettres 7/9

Résumé du texte qui suit : Vincent et Sylvie sont amoureux et rien ne viendra perturber ce bonheur, sauf peut-être…

30 juin

Sylvie a décidé d’éteindre son téléphone, seul lien avec l’entreprise qu’elle dirige. C’est la première fois depuis longtemps que je la vois se couper de son équipe de direction et la laisser gérer les affaires courantes. De savoir qu’elle a fait ça pour moi me rend immensément heureux. J’ai savouré pendant une semaine ce bonheur de ne l’avoir que pour moi, puis je l’ai convaincue de rallumer son téléphone. Je suis très fier d’elle et de ce qu’elle a construit.

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Sylvie est aux petits soins avec moi et nous vivons cette bulle de bonheur comme un retour à nos jeunes années de mariage : nous sommes amoureux. Les balades en forêt s’enchaînent, ainsi que les promenades le long du lac. Il nous arrive de croiser un client de l’auberge qui aime nager dans le lac. J’envie son énergie.

Nous sommes allés en vélo jusqu’au village de Cerniébaud où nous avons vu par hasard un vélo géant en bois que nous avons pris en photo. Il y avait un article dans l’exemplaire du Progrès, le journal local que l’auberge met à notre disposition le matin. Pour un peu, nous étions aussi dans le journal 🙂 Le journaliste explique que c’est l’œuvre d’un habitant du village qui espère attirer l’attention des médias lors du passage du Tour de France en septembre prochain.

Ce matin, j’ai croisé une femme dans le couloir qui m’a demandé quelque chose que je n’ai pas compris. J’ai répondu “Oui ?” et elle m’a pris dans ses bras en me disant “je vous souhaite tout le bonheur possible”. C’était un geste étrange et rempli de bienveillance. Je suis resté interloqué, mais moins que Sylvie qui arrivait dans le couloir. La femme mystère est ensuite entrée dans sa chambre sans voir Sylvie. J’ai répondu à son haussement de sourcil par un “tu vois, je connais moi aussi quelqu’un dans cette auberge.” C’était une référence à la réponse qu’elle m’a faite un peu plus tôt quand nous avons croisé un jeune homme un peu timide qu’elle a salué d’un “Bonjour Mattéo”…

Un jeune homme invite ma femme à boire un verre dans sa chambre (et elle accepte), une femme me prend dans ses bras pour me souhaiter tout le bonheur du monde, tous les ingrédients d’une dispute en temps normal. Oui, mais le temps n’est pas normal pour les amoureux.

Pourtant, sans rien dire à Sylvie, j’ai envoyé les lettres que j’avais écrites aux enfants avant qu’elle ne me rejoigne à l’auberge.

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Commentaire de l’auteur :

Je ne voulais pas écrire une histoire avec deux personnages sans détailler aussi le deuxième personnage important : Sylvie. Pour rendre plausible l’isolement de Vincent, j’ai voulu que Sylvie soit à la tête d’une entreprise et pilote une équipe de direction. Et elle a choisi de s’entourer professionnellement de personnes compétentes à qui elle peut laisser gérer les affaires courantes en son absence, le temps de comprendre ce qui arrive à son mari. Loin d’être écrasé par la réussite et le pouvoir de sa femme, Vincent est très heureux et fier d’elle. Un couple amoureux.

La phrase “Il nous arrive de croiser un client de l’auberge qui aime nager dans le lac. J’envie son énergie.” est une interaction simple vers un autre personnage de l’auberge, Matteo Pict, et fait référence au billet de son auteur “Je ne m’ennuie pas“.

L’anecdote du vélo géant en bois pris en photo lors d’une ballade fait référence à la troisième contrainte littéraire proposée par les organisateurs, et qui s’appelle “Revue de presse” : Évoquer un ou plusieurs articles parus dans la semaine au journal « Le Progrès », édition nationale et/ou locales (Ain, Jura Sud). Je pense avoir réussi cet exercice en intégrant l’article de presse assez naturellement dans mon histoire, et en plus en faisant écho à une phrase du journaliste “[…] explique son réalisateur surpris de voir les nombreux cyclistes passant au village en ce samedi s’arrêter pour une photo.

Le passage sur la femme mystère est une réponse à une interaction libre simple de Pâquerette Deschamp qui écrit dans son carnet (que Vincent-personnage ne peut pas lire, mais que Vincent-auteur peut lire comme tous les lecteurs du projet) :
Sur le pallier de mon étage j’ai croisé le monsieur tout triste du début, ni une ni deux je l’ai pris dans mes bras en lui souhaitant tout le bonheur du monde et je suis rentrée dans ma chambre finir ma valise.

J’ai donc récupéré cette scène pour la faire se dérouler devant Sylvie (sans que la femme mystère ne la voit). Sylvie est forcément surprise (d’où son haussement de sourcil). Ma réponse-explication “tu vois, je connais moi aussi quelqu’un dans cette auberge.” est comme je l’indique dans le texte une référence à une scène décrite par un autre auteur et qui concerne directement mon histoire : souvenez-vous, dans le scénario du texte n°5/9, j’écris “Sylvie se lève en silence et quitte la chambre sans un mot. […] Cinq minutes plus tard, Sylvie entre brutalement dans la chambre et prend Vincent dans ses bras.

Ce qu’il s’est passé pendant ces cinq minutes a été imaginé par un autre auteur du projet (Matteo-auteur) dans ce texte que je vous invite à lire : Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Extrait :

C’est d’ailleurs en sortant de ma chambre avant-hier que j’ai croisé une femme, debout, seule dans le couloir. Elle tournait le dos à la porte de la chambre 5. Je me suis approché.
« Vous allez bien, Madame ?
– Mon mari est vraiment un con.
– Ah. Je ne sais pas ce qu’il a fait, mais si c’est une histoire de coucherie, je peux vous jurer que je n’y suis pour rien. C’est pas moi, promis juré craché. » Elle a eu un petit sourire.
« Non, ce n’est pas ça. C’est un peu plus grave.
– Vous voulez boire quelque chose ? J’ai de l’eau et du café dans ma chambre. »
Elle m’a suivi. Pendant qu’elle buvait un peu d’eau, j’ai continué à lui parler, mais un peu plus sérieusement.
« On m’a dit un jour : “Les hommes… On peut pas vivre avec, mais on peut pas vivre sans.” Je suis jeune, mais j’ai … essayé les deux cas, dernièrement. Je sais que la vie n’est pas tendre avec nous. Je ne sais pas vraiment quoi vous dire de plus. Mais si vous voulez parler, de ça ou d’autre chose, vous pouvez venir me voir.
– Merci. Pas maintenant. Je vais repartir voir mon mari. Plus tard, peut-être. Merci…
– Matteo.
– Enchantée, Matteo. Moi c’est Sylvie.
– Enchanté. »
Elle m’a rendu le verre et elle est repartie vers la chambre 5. Je souhaite qu’elle et son mari s’en sortent mieux qu’Isidore et moi.

Diantre, ma femme Sylvie est allée prendre un verre dans la chambre d’un inconnu dans l’auberge… J’ai donc répondu à cette interaction libre complexe par un combo “femme mystère” / jeune homme inconnu et par une pirouette entre deux amoureux : “tu vois, je connais moi aussi quelqu’un dans cette auberge” et la conclusion qui en découle :

Un jeune homme invite ma femme à boire un verre dans sa chambre (et elle accepte), une femme me prend dans ses bras pour me souhaiter tout le bonheur du monde, tous les ingrédients d’une dispute en temps normal. Oui, mais le temps n’est pas normal pour les amoureux.

Ouf !

La dernière phrase donnera le titre du texte : “Pourtant, sans rien dire à Sylvie, j’ai envoyé les lettres que j’avais écrites aux enfants avant qu’elle ne me rejoigne à l’auberge.

Mais pourquoi donc Vincent envoie t-il ces lettres à ses enfants et pourquoi sans en parler à Sylvie ? Encore des cachotteries

Le billet suivant s’appelle “La passion du Roi“.

Xkcd – Movie Narrative Charts https://xkcd.com/657/

Les choses vont changer 6/9

Résumé du texte qui suit : Rien ne sera plus banal

28 juin

Ses mains glissent sur ma peau et me font frissonner. Nos vêtements sont éparpillés dans toute la chambre. Je suis au dessus d’elle sur le lit et lui embrasse les seins. Elle a les yeux mi-clos et j’écoute le rythme de sa respiration qui s’accélère. Je connais toutes les parties de son corps, mais c’est une redécouverte à chaque fois, comme une exploration perpétuelle. Ma main court le long de son corps. Je lui caresse la jambe jusqu’au pied que je masse doucement. Elle me guide en murmurant, pour fermer la boucle de rétroaction, gagner en intensité et en contrôle. Notre plaisir augmente.

Soudain, elle arrête ma main et me retourne sur le lit. Elle prend les commandes. “les choses vont changer” me dit-elle. Sa bouche parcourt mon corps et la douceur de ses lèvres me donne la chair de poule. Elle m’embrasse. Elle m’enlace. Elle me chevauche, d’abord avec douceur…

Elle s’arrête pour me laisser au bord du plaisir savourer ce moment délicieux. Je reprends le contrôle et mes doigts experts caressent son corps. Tout son corps. Chacun de nous cherche à donner à l’autre le plaisir le plus intense, tout en essayant de contenir le sien. Nos bouches frémissent, nos corps murmurent, nos plaisirs s’entremêlent…

L’univers explose.

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Commentaire de l’auteur :

Les billets précédents étaient particulièrement noirs, avec une atmosphère pesante. Je réfléchissais à une manière de contre balancer cette noirceur, et dans ma tête d’homme/geek, immédiatement est venue l’idée d’une scène de cul érotique. Ah, ah, ah quelle bonne idée, rédigeons cela d’une traite en 5mn… Il m’a fallu 3 jours de raturages, d’essais ratés et de tentatives infructueuses. Je ne vous ferai pas lire ici les brouillons, mais ce fut un exercice très difficile pour moi, et principalement à cause de VOUS.

Car si je découvre avec plaisir avec gourmandise avec attention les scènes érotiques dans les romans que je lis (essentiellement de la science-fiction, c’est dire le désert en la matière), inventer soi-même une telle scène, la décrire avec des mots, savoir qu’elle sera lue, que je serai jugé par les lecteurs (dont mes enfants), tout cela est une autre histoire.

A la relecture, je me dis que je suis allé assez loin dans les limites de ma propre pudeur. C’est aussi l’intérêt de l’exercice : apprendre à faire vivre des personnages de fiction et à dépasser sa propre identification. Je laisse à mes amis le plaisir de faire toutes les blagues salaces et les interprétations possibles sur cette scène. Ainsi va la vie de Vincent-auteur.

Mais j’aime bien le titre du billet, reprise de la dernière phrase du billet précédent, et son reflet dans ce texte. Et oui, le fait que le texte soit numéroté 6/9 est un hasard…

Le billet suivant s’appelle “Les lettres“.

Cogitationis poenam nemo patitur : nul ne peut être puni pour de simples pensées
(Code de Justinien VI° siècle).

La Force est avec lui 5/9

Résumé du texte qui suit : Sylvie explique pourquoi elle est venue, et Vincent pourquoi il est parti.

24 juin

Synopsis

Clap de début de scène.
La caméra est centrée sur le visage de Sylvie.

Sylvie se tient dans l’encadrure de la porte et demande si elle peut entrer. Une fois assise sur un coin du lit dans la chambre, elle explique que Vincent a commis une petite erreur en partant pour sa cure de repos sans prendre son ordinateur.

Changement de plan, la caméra est sur le visage de Vincent. Il a l’œil vif, mais le visage triste. Il ouvre la bouche pour parler, mais Sylvie le précède. La caméra reste sur le visage de Vincent pendant que Sylvie parle.

Elle indique aussi avoir appelé le médecin, ami de la famille, et lui avoir demandé ce que Vincent avait comme maladie. Bien sur, le médecin s’est retranché derrière le secret médical. Ce qui a mis la puce à l’oreille de Sylvie, c’est qu’à chacune de ses questions, le médecin répondait “secret médical”, sauf quand elle a demandé “mais il a quelque chose de grave ?”. Là, il a répondu “secret très TRÈS médical”.

Retour de la caméra sur le visage de Sylvie. Elle demande à Vincent ce qu’il a comme maladie.

Champ large sur la chambre. Vincent se lève, ouvre son attaché-case années 80 et sort un parapheur, l’ouvre à la première page et sort une feuille de papier. Il la tend à Sylvie. Sylvie la lit en silence, puis elle pose la feuille à côté d’elle sur le lit.

Gros plan sur le visage de Sylvie. Celui-ci est fermé et ses yeux sont noirs de colère. Élargissement du champ, Sylvie se lève en silence et quitte la chambre sans un mot.

Vincent baisse la tête et pleure doucement. Une musique mélancolique (ou triste, enfin bien émouvante hein) vient d’une des chambres voisines.

Cinq minutes plus tard, Sylvie entre brutalement dans la chambre et prend Vincent dans ses bras. Elle le serre avec force, et lui dit “tu es vraiment con”.
Elle pleure avec lui.

Les choses vont changer.
Clap de fin de scène.

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Commentaire de l’auteur :

Avant de parler du fond, je voudrais parler de la forme. Comme pour le premier texte, les organisateur du projet nous proposent de suivre une contrainte littéraire (si l’on souhaite). La voici :
Contrainte littéraire : “Je est un autre”
Le texte ne comprend aucun pronom personnel de la première personne du singulier (je, moi, mon, ma…). Bonus : il n’en comporte aucun de la première personne du pluriel non plus.

Après avoir tourné le problème dans tous les sens, j’ai eu l’idée d’écrire un scénario en mode “description extérieure”. Une fois l’idée en tête, sa mise en œuvre a été facile. J’ai un peu hésité sur l’idée car je la trouvais limite par rapport à la contrainte de base du projet qui consiste pour les personnages à écrire des notes dans un carnet intime, mais en tant que blogueur, il m’est arrivé d’écrire des billets en mode “expérience d’écriture” donc j’ai validé le principe… Je me suis même amusé à surligner des passages, comme pourrait le faire un réalisateur qui lit le synopsis pour en faire un script.

En 2019, j’ai eu la chance de participer aux “Confluences pénales de l’Ouest” dont le thème choisi était “Justice et secret(s)”. En tant qu’expert judiciaire, j’ai toujours été sensible au secret, et à la problématique de son respect plus ou moins strict. Je n’ai jamais trahi le secret de l’instruction, ni le secret de mes dossiers, et pourtant j’ai su romancer mes expériences judiciaires pour en parler sur mon blog. Je me suis amusé ici à imaginer comment un médecin pouvait garder un secret médical tout en donnant quand même une indication, plus ou moins volontairement.

Vincent-personnage donne à Sylvie la lettre qu’il a écrite pour elle. Celle-ci réagit. J’aime bien cette idée qu’une personne puisse être en colère, puis quelques secondes après, avoir pardonné, parce que son intelligence lui montre les intentions cachées. L’intelligence plus forte que la colère pour laisser place à l’amour. Oui, je suis un peu romantique. Et oui, j’ai un attaché-case années 80 et un parapheur que je garde en souvenir et qui fait sourire Mme Zythom (qui m’interdit de sortir avec).

Le billet suivant s’appelle “Les choses vont changer“.

Sculpture sur crayon par Dalton Ghetti – via Designboom

Gruyère Surprises 4/9

Résumé du texte qui suit : Vincent prépare sa sortie et organise la mise en ordre de ses explications pour ses proches. Mais la vie s’accroche et est toujours pleine de surprises.

23 juin

Neuf jours que je suis planqué dans cette auberge à faire semblant… Je reste discret et fidèle à mes habitudes : je limite mes interactions avec les humains. Je n’ai parlé à personne pendant l’exercice incendie de mardi dernier (ou la fausse alerte, je n’ai pas bien compris). Mais curieusement, je me suis inscrit à la promenade nocturne de samedi, organisée par le syndicat d’initiative de L’Éreintante. J’ai adoré me promener de nuit dans la forêt. J’avais pris une canne de marche et un petit sac à dos pour y glisser une torche, une gourde, un sifflet et une couverture de survie. Tout cela m’a rappelé l’époque des sorties spéléos dans le coin, où l’on passait la journée sous terre et où l’on ressortait à l’air libre en pleine nuit. Tout cela me semble si loin. Je me souviens d’un seul nom : la Traversée Gruyère-Surprises, qui fait se rejoindre la lésine du Gruyère et le gouffre des Surprises. Il faudrait que je demande à Mme Lalochère, la patronne de l’auberge si c’est vraiment dans le coin.

Les jours passent. Je suis cloîtré dans ma chambre et je fais des listes : je note tout ce que je dois mettre en ordre avant de, avant de… Bref je mets en ordre ce qui doit être mis en ordre. J’ai commencé par écrire (oui écrire) le mot de passe de mon coffre-fort numérique qui contient tous mes mots de passe. J’ai indiqué où se trouve ma clé d’authentification multifactorielle, et le code de mon téléphone. J’ai écrit le message qui doit être mis sur mon blog, sur mon site pro, sur mes comptes de réseaux sociaux. Et chaque jour, j’écris une lettre à chacun de mes proches. En commençant par Sylvie, l’amour de ma vie. Une lettre par enfant. Une lettre par petit-enfant. Ce que je veux que chacun garde de moi doit tenir sur une feuille.

Je mange toujours seul à une table du restaurant. M. Carolo, l’homme d’action de la propriétaire, me laisse m’installer dans un coin d’où je peux regarder le spectacle de la petite communauté des clients. Les visages fournissent tellement d’indications…

Je regarde le mien dans le miroir de la salle de bain, et je me trouve le teint jaune. Enfin, un peu plus jaune que d’habitude. Mes origines japonaises sont accentuées par la maladie, mais cachent son symptôme le plus visible. Au moins les gens ne me

TOC TOC TOC

On a frappé à la porte de la chambre pendant que j’écrivais dans le carnet. Après avoir ouvert, je suis resté bouche bée.

Imaginez : devant moi se tient Sylvie, ma femme.

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Commentaire de l’auteur :

Le premier paragraphe est un exemple d’interaction de groupe proposée par la Direction de l’auberge (une promenade nocturne dans les environs). Comme indiqué précédemment, j’ai une idée précise de l’histoire que j’ai décidé de raconter, ce qui me met un peu hors jeu concernant les interactions. Les organisateurs (expérimentés) du projet avait prévu le cas et il était possible d’indiquer si l’on acceptait ou refusait les interactions libres avec les autres auteurs. Mais c’est aussi le sel de ce projet que de voir les autres joueurs venir potentiellement bouleverser ses plans, et j’ai donc laissé mon choix sur “oui, j’autorise les interactions libres”, tout en croisant les doigts.

Par contre, il y avait également un deuxième type d’interaction possible : les interactions concertées. Le fait de faire écrire par Vincent-personnage dans son carnet “Je reste discret et fidèle à mes habitudes : je limite mes interactions avec les humains.” prépare le terrain à un refus poli si l’interaction proposée ne cadre pas avec le script prévu pour ma marionnette.

Dans les règles du jeu, les organisateurs nous avaient indiqué que l’auberge, bien que fictive, était située approximativement dans le Jura. Il se trouve que j’ai beaucoup pratiqué la spéléologie dans le Doubs et le Jura pendant mes jeunes années. Je me suis donc amusé à faire écrire Vincent-personnage un souvenir de sortie spéléo dans le coin : la Traversée Gruyère-Surprises, qui fait se rejoindre la lésine du Gruyère et le gouffre des Surprises. C’est l’une des deux sorties spéléos où j’ai emmené Mme Zythom pour lui faire découvrir la pratique de ce sport qui lui volait son fiancé un week-end sur deux. Il s’agit d’un petit réseau simple à équiper en cordes et pouvant accueillir des débutants bien encadrés. Il y a 4 entrées possibles et autant de sorties. Vous entrez et descendez, puis vous progressez sous terre avec des difficultés intéressantes (ressauts, toboggan, puits, étroitures) qui illustrent assez bien toutes les sensations que procurent ce sport :-). Puis vous remontez et sortez à la même hauteur que là où vous êtes entrés. Ce qui a beaucoup amusé mon épouse, c’est qu’il a fallu 4h sous terre de l’entrée “Gruyère” jusqu’à la sortie “Surprises”, et 5mn de marche en extérieur pour revenir de “Surprises” à “Gruyère” chercher nos affaires… Elle garde aussi un bon souvenir des étroitures (ce qui est rare), où pourtant seul son casque apparaissait !

La fin du billet bute sur une incohérence qui je l’espère est passée inaperçue de la plupart des lecteurs : comment écrire la scène de la surprise de Vincent-personnage lors de l’ouverture de la porte, sachant que ce que vous lisez est une note écrite par Vincent-personnage dans son carnet ? J’ai beaucoup cherché, et je n’ai pas trouvé de solution qui me satisfasse pleinement. Personne n’écrit “TOC TOC TOC” dans un carnet intime ! Mais il me fallait une rupture justifiant l’arrêt d’écriture (la phrase “Au moins les gens ne me” n’est pas terminée). Dans la vraie vie, si l’on est arrêté en pleine écriture, on reprend simplement là où l’on a été interrompu ! Mais c’est moins dramatique. J’apprends mes limites de Vincent-auteur…

Le billet suivant s’appelle “La Force est avec lui“.

Topographie de la Traversée Gruyère-Surprise. Source Jura Spéléo

Le bonheur à tout prix 3/9

Résumé du texte qui suit : Après avoir révélé son secret, Vincent en tire une conséquence pour le moins radicale…

22 juin

Il m’a fallu quelques minutes pour analyser les conséquences de ce que le médecin vient de m’annoncer. Il ne me reste que six mois à vivre !

J’ai alors pris la décision la plus importante de ma vie, et je lui ai dit : “Tu ne dis RIEN à personne. Tu es tenu au secret professionnel. LE PLUS STRICT. Tu ne dis rien à ma femme, ni à la tienne d’ailleurs, ni à mes enfants, ni au maire. À PERSONNE. Tu scannes la feuille de résultats dans mon dossier et tu détruis l’original. Donne-moi mon ordonnance pour les anti-douleurs.”

Je suis rentré chez moi, j’ai embrassé ma femme Sylvie et je lui ai expliqué que le médecin m’avait trouvé fatigué et me conseillait un repos forcé avec des médicaments pour mon mal de ventre.

Puis je me suis réfugié dans mon antre.

Le choc de l’annonce a été terrible. Je fonds en larmes.

J’aime plus que tout Sylvie. J’aime mes enfants. J’aime même mes beaux-fils et belles-filles, c’est dire. J’aime encore plus mes petits-enfants.

Je suis un eudémoniste convaincu. Le bonheur est au cœur de mon existence. Mais comment annoncer aux gens qui m’aiment ma mort prochaine ? J’ai décidé cela en quelques secondes, dans le cabinet médical : rien ne viendra perturber le bonheur des personnes que j’aime, au moins pendant les six prochains mois. Ma mort sera brutale, nette et précise. Disons en une semaine. Oui, c’est ça une semaine pour mourir, c’est bien.

Le bonheur de mes proches, à tout prix.

Je sèche mes larmes. Je réserve sur internet un séjour dans une auberge perdue dans la pampa.

J’annonce à Sylvie ma décision de m’isoler trois semaines pour me reposer.

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Commentaire de l’auteur :

Dans ce troisième texte, le problème est posé : quand on apprend la date assez précise de sa mort, comment gérer cette nouvelle et en particulier pour ses proches ? Faut-il l’annoncer sur les réseaux sociaux pour détailler au monde son départ, dans la pure ligne éditoriale d’un épisode de Black Mirror, faut-il le garder pour soi et préparer secrètement sa sortie en beauté en trompant tout son monde au risque que chacun se dise “je n’ai pas profité de lui pendant ses derniers instants”, faut-il mettre ses proches dans la confidence et faire souffrir tout le monde en même temps que soi ? Vincent a choisi. Il a également choisi sa fin de vie.

Mais cette note écrite dans le carnet disposé dans une chambre d’auberge cache-t-elle autre chose ?

Le texte suivant s’appelle “Gruyère Surprises“.

Le poids des maux 2/9

Résumé du texte qui suit : Vincent vient cacher ses malheurs et son désarroi devant son monde qui s’effondre. Il nous révèle ici son secret.

20 juin

Il m’a fallu presque une semaine pour trouver le courage de franchir le pas et reprendre le chemin de ce carnet. Je pense qu’au stade où j’en suis, cela devrait me faire du bien de mettre des mots sur mon mal-être. Je crois avoir réussi à tromper tout mon monde, à part peut-être Gaston, le chauffeur qui m’a amené ici.

Alors voilà, comme dirait Baptiste Beaulieu…

Depuis des mois, je me plains d’une grande fatigue générale qu’aucun sommeil ne répare, assortie de douleurs abdominales. J’ai donc vu le médecin qui m’a prescrit des analyses. La semaine dernière, les résultats sont tombés et le médecin m’a demandé de venir le voir pour en parler. C’était la semaine dernière, et j’ai déjà l’impression que c’était il y a un mois.

Mon médecin généraliste est un ami depuis 30 ans. Il me connaît bien et soigne toute la famille, ma femme Sylvie, mes enfants et petits-enfants. Mais cette fois-ci, j’ai bien vu dans son accueil un regard particulier. J’ai remarqué également que la salle d’attente était bien vide par rapport à d’habitude.

“Vincent, j’ai un truc terrible à t’annoncer. Tu as un cancer du pancréas. Un cancer fulgurant…” J’ai senti un froid glacial m’envahir. J’ai balbutié un vague “mais c’est quoi le traitement ?”

“Il n’y a aucun traitement à part des soins palliatifs contre la douleur.”

Quand j’y repense aujourd’hui, je revois encore sa mine déconfite. Et le petit mouvement de sourcil quand je lui ai dit : “ah ben au moins le truc positif c’est que je sais maintenant ce que j’ai. Et j’en ai pour combien de temps ?”

“Il te reste environ six mois…”

Le monde s’est écroulé autour de moi.

Puis j’ai pris la décision la plus importante de ma vie.

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Commentaire de l’auteur :

Sur le même principe que le texte précédent, le billet est court. Ils le seront tous, c’est pour moi une conséquence directe de l’idée de trouver un carnet de note vierge dans une chambre d’auberge.

Le texte précédent devait respecter une contrainte littéraire importante (facultative) : “Les initiales des phrases successives devront suivre l’ordre alphabétique. Après épuisement des vingt-six lettres, si le texte continue on redémarre à la première ou on repart dans l’ordre inverse.“ Vous pouvez le relire et vérifier : mission accomplie.
Le présent deuxième texte n’était soumis à aucune contrainte littéraire.

J’avais un peu peur de l’effet de ce billet sur l’ambiance de l’auberge, tant côté lecteurs, que du côté du forum des auteurs. En effet, c’est l’été à l’auberge (dont le temps est synchronisé avec celui de la réalité), les billets sont plutôt joyeux, et la pandémie de COVID-19 a été soigneusement bannie par les organisateurs du projet.

Et effectivement, le billet a fait l’effet d’une (petite) bombe. C’est le billet le plus noir à ce moment là de l’aventure collective qui débute. Certains auteurs m’ont contacté en direct pour me demander si c’était réellement une fiction, les commentaires sous le billet montraient une certaine surprise, voire une inquiétude. J’étais content de moi.

J’ai découvert à ce moment là une complexité à laquelle je ne m’attendais pas du tout, digne du film “Inception”. En effet, j’existe dans la vraie vie sous une identité normale. J’écris dans ce projet comme auteur une fiction sous le pseudonyme Vincent-auteur où je mets en scène un personnage Vincent-personnage. Sous les textes que je publie, et sous les textes des autres auteurs, je commente sous le pseudonyme Zythom pour qu’il n’y ait aucun rapport avec Vincent-auteur ou Vincent-personnage. Cela fait beaucoup de personnes dans une seule tête…

Sur le forum des auteurs, il y a beaucoup de discussions, des demandes d’interactions, des encouragements, des questions sur l’écriture, mais aussi des réactions sur les histoires que chaque auteur développe. Or, j’ai une idée très précise de l’histoire que je souhaite raconter, et je veux que ni les lecteurs des textes, ni les auteurs qui échangent avec moi sur le forum n’en devinent la suite avant publication. Cette contrainte a été pour moi très difficile à tenir et a limité plutôt fortement les interactions avec les autres personnages.

A propos d’interaction, la phrase “Je crois avoir réussi à tromper tout mon monde, à part peut-être Gaston, le chauffeur qui m’a amené ici.” renvoyait originellement un lien vers le texte du chauffeur de l’auberge qui m’avait amené. Comme nous ne sommes pas sensé connaître les notes écrites dans les carnets des autres joueurs, nous ne devions pas faire de lien vers les billets publiés, et les organisateurs m’ont suggéré gentiment de supprimer le lien. J’aimais pourtant bien l’idée de liens croisés entre tous les textes, à chaque interaction, tant que les liens n’étaient pas exploités par les auteurs pour faire croire aux lecteurs que les notes étaient lues par les personnages.

Ici, je peux le faire : il s’agissait du texte intitulé “Monsieur Vincent”. Je n’ai pas réussi à créer une interaction plus forte que de citer fugitivement l’existence de Gaston, ni à développer une suite avec lui qui soit cohérente avec l’histoire que je voulais raconter, tout en la cachant à Gaston-auteur. C’est à cela aussi que l’on voit que je suis un écrivain débutant.

Ceux qui ont lu ma série “25 ans dans une startup” sur mon blog précédent, savent que j’aime bien essayer de placer des cliffhangers. Et ici, la phrase finale a fait son petit effet 🙂

Le billet suivant s’appelle “Le bonheur à tout prix“.

“Toutes blessent, la dernière tue”
Source Wikipedia, photo de Peter Potrowl — Travail personnel, CC BY-SA 3.0

Repli sur soi ou renaissance ? 1/9

Résumé : Vincent, 56 ans, est un informaticien un peu fatigué. Passionné par tout ce qu’il entreprend, un peu timide, bousculé par son implication dans la vie politique de sa commune, par les fantômes de ses anciens dossiers d’expertises judiciaires, il souhaite faire le point sur lui-même lors d’un séjour solitaire dans cette auberge qu’il a découverte sur internet.

16 juin

Ah quelle bonne idée que ce petit carnet découvert dans la chambre ! Bienvenue à l’auberge m’ont-ils dit à l’entrée. C’est vrai que le taxi brousse qui m’a amené ici avait l’air bien sympathique, mais il a dû me trouver bien taiseux… Du coup, enfermé dans mes pensées, j’ai un peu oublié de lui poser des questions sur la région. Évidemment, je n’ai rien dit de ce qui m’amène dans ce coin isolé !

Franchement, l’idée d’écrire ce qu’il m’arrive dans ce petit carnet me plaît de plus en plus, et je résiste à la tentation du petit clin d’œil à la grande Histoire en écrivant “Rien” à la date d’hier. Gare aux moqueries si ce carnet tombe un jour dans les mains de quelqu’un…

Hier, je suis donc arrivé dans cette auberge où je viens cacher mes malheurs et mon désarroi devant mon monde qui s’effondre. Informaticien taiseux qui souffre des interactions sociales obligatoires, me voilà bien la caricature du nerd asocial. J’ai sans doute l’excuse du poids des secrets que je porte, et de la souffrance que j’impose à mes proches, mais il est trop tôt pour que je confie tout cela à ce carnet. “Knowledge is power”, paraît-il.

Le plus dur reste à venir. Même le wifi m’a lâché…

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Commentaire de l’auteur :

J’ai décidé d’être le plus plausible possible. Mon personnage arrive dans la chambre d’une auberge et découvre un carnet dans lequel il décide d’écrire des notes. Il ne va pas écrire un roman dès le premier jour : donc le billet est court. Que peut-on raconter à soi-même dans un carnet ? Une blague, le “Rien” fait référence au mot de Louis XVI dans son journal à la date du 14 juillet 1789, qui a tant fait couler d’encre, semble-t-il à tord.

De quels malheurs parle Vincent ? On peut supposer qu’il s’agit d’une référence aux fantômes de ses anciens dossiers d’expertises judiciaires cités dans le résumé. Mais est-ce le cas ? Il écrit “devant mon monde qui s’effondre” et parle de “secrets que je porte et de la souffrance que j’impose à mes proches“.

S’il a des proches, pourquoi vient-il séjourner seul plusieurs semaines dans une auberge ?

“Knowledge is power” est une blague cryptique qui fait référence à un jeu vidéo sur PS4 mais aussi à la traduction anglaise d’une citation du philosophe Francis Bacon, dans “De haeresibus” en 1597 “Nam et ipsa scienta potestas est” (pas lu, mais un jour peut-être)… Savoir, c’est pouvoir.

EDIT de 19h30 : J’ai oublié de signaler une contrainte littéraire importante sur ce premier texte : “Les initiales des phrases successives devront suivre l’ordre alphabétique. Après épuisement des vingt-six lettres, si le texte continue on redémarre à la première ou on repart dans l’ordre inverse.
Je m’en suis bien sorti: mission réussie.

Le billet suivant s’appelle “Le poids des maux

Le déclin des civilisations…

J’ai été Vincent

J’ai participé à un jeu de rôle littéraire regroupant de nombreux blogueurs réunis dans une auberge fictive. Il s’agissait de mon premier jeu collectif d’écriture. L’idée était simple : chaque blogueur invente un personnage, ce dernier occupe l’une des chambres de l’auberge dans laquelle se trouve un carnet qu’il remplit deux ou trois fois par semaine. Les notes de tous les carnets sont publiées sur le site web (bien réel lui).

Un forum de discussion réservé aux blogueurs permet d’échanger et de proposer des interactions entre les personnages.

Il y a eu plus de 80 participants sur les trois mois et demi d’ouverture de l’auberge et plus de 800 billets publiés pendant cette période. Ça a été une aventure épique. Je vais vous présenter mon petit bout de la lorgnette, à travers les 9 billets de l’histoire que j’y ai inventée. Le présent billet fait office d’introduction du projet et du premier texte que j’y ai publié. Chaque texte publié ici sera suivi d’un commentaire de ma part sur son écriture. Le 9e texte sera suivi d’une conclusion sous la forme d’un bilan personnel, avec remerciements aux personnes qui ont organisées ce projet à la complexité insoupçonnée.

Chaque blogueur disposait d’un livret illustré contenant une carte des environs, un plan détaillé de l’auberge (RdC, 1er et 2e étage), les horaires des petits-déjeuners et repas, et les règles du jeu. En voici un extrait :

Les personnages sont soit des clientes ou clients, soit des membres du personnel de l’auberge. Chaque auteur a connaissance des textes écrits par les autres. Mais dans le récit, les personnages n’ont pas connaissance des textes des autres personnages. C’est un petit exercice de dissociation, qui fait tout le sel de ce jeu.
[…]
De façon naturelle, durant leur séjour, les personnages se croisent, se parlent et vivent divers événements, bénins ou non. Ces événements peuvent impliquer d’autres occupants de l’auberge. Il y a des interactions simples et des interactions plus lourdes qui peuvent impacter fortement le récit d’autres personnages.

Mon personnage :
C’est la première fois que j’écris une œuvre de fiction. C’est aussi la première fois que je découvre la difficulté d’inventer un personnage : lui trouver un caractère, une identité, un sexe, une personnalité, des sentiments, des idées politiques, etc. J’ai donc cédé à la facilité : ce personnage, ce sera moi. Et sur les conseils de l’organisatrice du projet dont je suis le blog depuis longtemps, j’ai changé mon pseudonyme Zythom pour le prénom Vincent.

Pendant les trois semaines (temps réel synchrone au temps de l’histoire) que j’ai passées à l’auberge, j’ai donc été Vincent.

Qui est Vincent ? Je vous l’ai dit, c’est moi. Voici donc la présentation du personnage Vincent, pour les participants de l’aventure : Vincent Mem, 56 ans est un informaticien un peu fatigué. Passionné par tout ce qu’il entreprend, un peu timide, bousculé par son implication dans la vie politique de sa commune, par les fantômes de ses anciens dossiers d’expertises judiciaires, il souhaite faire le point sur lui-même lors d’un séjour solitaire dans cette auberge qu’il a découverte sur internet.

Je jette quelques idées sur mon brouillon d’histoire, et je commence le premier billet. L’exercice est plus difficile que je ne pensais : il faut un titre (ça, ça va), un résumé, puis le billet. Le résumé est lu avant de lire le billet, et il est relu avant la lecture des billets suivants pour permettre au lecteur de rapidement se replonger dans l’histoire du personnage, qu’il a pu oublier (car il y a beaucoup de personnages !). Il ne faut pas spoiler, mais il faut pouvoir rappeler. Diantre.

Là aussi, pour le premier texte, j’ai fait au plus simple : le résumé est la présentation du personnage.

Le texte s’intitule : “Repli sur soi ou renaissance ?

Une vision du métier de RSSI à destination des étudiants

J’ai été contacté via Twitter par @ddevpros, mentor d’étudiants d’une formation Openclassrooms consacrée au métier de RSSI. Je ne connais pas cette formation, ni n’ai d’intérêts dans Openclassrooms, mais je ne peux pas résister longtemps à une demande d’interview, surtout quand celle-ci est à destination d’étudiants et qu’en plus les interviewers m’autorisent à la publier sur ce blog (autorisation obligatoire car il s’agit d’une œuvre collective). Merci donc à @ddevpros (mentor) et à Zabre (pseudo du mentoré) qui m’ont posé les questions. Je publie l’ensemble ci-dessous, en espérant que cet échange puisse aussi servir à des étudiants qui passeraient par ici.

0] Petite présentation
Cette interview étant amenée à être publiée sur votre blog, pourriez-vous vous présenter succinctement pour vos nouveaux lecteurs ?

Je suis informaticien, responsable de la sécurité des systèmes d’information dans une école de commerce, où j’exerce avec passion mon métier. Comme beaucoup de personnes, j’ai aussi un certain nombre d’activités en parallèle. Pour ma part, j’ai choisi de mettre mes compétences au service de la justice qui a accepté pendant 21 ans de m’inscrire sur la liste des experts de justice. J’ai été également conseiller municipal dans ma petite mais magnifique ville de 3500 habitants. Je suis marié à une merveilleuse avocate qui m’aide (et que j’aide aussi !) à essayer d’éduquer trois merveilleux enfants plein de vie et d’intelligence que j’aime.

J’aime la spéléologie, le parachutisme et l’aviron.

J’aime l’informatique et tout particulièrement l’intelligence artificielle (et les réseaux de neurones formels bouclés). J’aime bien aussi cracker les mots de passe.

J’aime la science-fiction (surtout les auteurs classiques de l’âge d’or), l’espace, la cosmologie, les mathématiques et l’épistémologie. Le tout à un niveau débutant.

Je tiens depuis 2006 un blog sous le pseudonyme Zythom, d’abord à l’adresse zythom.blogspot.fr puis à l’adresse zythom.fr

I] Métier actuel et expériences utiles
Pour ceux qui ne vous connaissent pas encore, quel est votre métier actuel ? En quoi consiste-t-il au quotidien ? Avez-vous des expériences passées qui vous ont été utiles pour ce métier ?

Je suis responsable de la sécurité des systèmes d’information. Mon rôle dans l’entreprise est de définir et mettre en œuvre la politique de sécurité du système d’information, diagnostiquer et analyser les risques numériques, choisir les mesures de sécurité et élaborer le plan de leur mise en œuvre, sensibiliser et former sur les enjeux de la sécurité informatique, auditer et contrôler l’application des règles de la politique de sécurité, et enfin effectuer une veille technologique et prospective.

Toutes mes expériences passées me sont utiles pour ce métier : j’ai été enseignant ce qui me sert pour la sensibilisation à la sécurité, j’ai été DSI ce qui me sert pour les aspects managériaux, budgétaires et de gestion de projets, j’ai été expert judiciaire ce qui me sert pour les aspects techniques, j’ai été chercheur ce qui me sert pour la veille technologique et l’envie d’apprendre et de toujours progresser.

II] Périmètre d’action/champ
Vous travaillez dans une école de commerce. Quel est le périmètre ou champ d’action que vous avez à couvrir ?

Mon périmètre couvre l’ensemble des risques numériques de l’entreprise. Je suis aidé en cela par l’ensemble du personnel, puisque chacun est concerné par la sécurité informatique et a un rôle à jouer (la chaîne, le maillon, etc.).

Comment gérez-vous le matériel que l’on pourrait qualifier de “non maîtrisé” ? (ex : les ordinateurs personnels des étudiants)

Le plus simplement du monde : ne faire confiance à personne. Les concepts de BYOD ou de Zero Trust sont parfaitement implantés dans l’univers de l’enseignement supérieur, car consubstantiels à sa mission. Comme vous ne maîtrisez pas les éléments terminaux, il faut parfaitement maîtriser les réseaux et les serveurs. Tout est énormément segmenté.

Comment gérez-vous la donnée personnelle de manière générale ?

C’est une préoccupation majeure de l’école. J’assiste quotidiennement le DPO de l’entreprise dans cette mission où j’interviens sur la dimension sécurité. Nous sommes tous les deux associés très tôt aux projets pour aider, conseiller et nous assurer de la conformité vis à vis des lois et règles de l’art.

III] Environnement
Disposez-vous de ressources matérielles et/ou humaines pour vous assister au quotidien ? Suffisamment ?

Je dispose de scanners de vulnérabilités, d’outils de gestion de parc, de parefeux très performants et de ressources matérielles très conséquentes. Mais surtout, l’école dispose d’une équipe d’informaticiens extrêmement compétents, qui n’ont pas besoin de moi, ce qui me permet de me concentrer sur la sensibilisation de la direction et des utilisateurs.

Pensez-vous que les autres employés sont sensibilisés à la sécurité informatique ? Faites-vous des exercices de sensibilisation ? Des formations en interne ? Ou même à l’usage des étudiants ?

Aujourd’hui, tout le monde est sensibilisé à la sécurité informatique. Néanmoins, les efforts des attaquants sont tels, et leurs astuces si déroutantes, qu’il faut toujours et toujours former les utilisateurs. Les emails de phishing sont quasi parfaits, les faux sites ressemblent de plus en plus aux vrais sites, les appels téléphoniques se faisant passer pour des services supports sont de plus en plus réalistes… Dans quelques années (mois?) les deepfakes vocaux permettront de se faire passer au téléphone pour une personne connue et de confiance !

Pour cela, j’utilise tous les outils de communication à ma disposition : emails d’alerte (avec au passage un rappel d’une règle de bonne pratique), site intranet, site de formation en ligne, chaîne vidéos… Le tout à destination des personnels, des professeurs et des étudiants. Si possible dans la bonne humeur, tout en restant professionnel.

IV] Démarches/Normes
Dans votre manière de travailler, appliquez-vous des démarches comme ITIL ou des normes comme ISO27001 ? Si non, est-ce par choix ou par obligation ?

J’ai été formé à différentes méthodologies, que j’ai ensuite enseignées. J’en connais le formalisme, l’intérêt mais aussi les limites. J’ai suivi une formation ITIL lorsque j’étais DSI pour optimiser les processus du service informatique. J’ai suivi une formation de Risk Manager ISO/CEI 27005:2018 (c’est son nom complet). J’ai étudié EBIOS, je lis attentivement les différentes normes ISO27xxx et en particulier les documents de l’ANSSI (particulièrement bien faits). Tous ces documents donnent des règles très importantes et des idées qu’il faut suivre.

Mais il faut rester pragmatique. Les méthodologies s’appuient sur des modèles d’entreprise, sur des modèles de comportement, sur des vulnérabilités documentées, sur des retours d’expériences. Les normes sont le langage de la formalisation des connaissances sur un sujet donné au moment de sa rédaction. Mais le monde bouge, les modèles sont imparfaits, les méthodologies évoluent, les référentiels également.

Il faut savoir se détacher de la norme. Par exemple, dans ma politique de gestion des mots de passe, j’ai écris noir sur blanc qu’il ne fallait pas changer son mot de passe régulièrement. S’il est bon, complexe, différent pour chaque compte, non compromis, pourquoi en changer ? Parce que « c’est plus sûr » ? Vous en êtes certain ? Les utilisateurs n’ont-ils pas un nombre impressionnant de solutions de contournement des politiques de gestion des mots de passe qui impose d’en changer tous les x jours ?

Avez-vous des règles spécifiques liées au domaine d’activité (éducation)

Les règles spécifiques au domaine d’activité de mon entreprise sont décrites dans le référentiel général de sécurité (RGS) puisque l’école à une mission de service public.

Les règles du RGS sont par ailleurs durcies par celles du CNRS puisque l’école héberge un laboratoire du CNRS.

V] Travail au quotidien
Suivez-vous une méthodologie de travail comme l’agilité ?

La méthode Agile a été initialement conçue pour le domaine du développement logiciel. J’ai eu l’occasion d’étudier en détail la méthode agile dite « Scrum » dans le cadre d’une de mes expertises judiciaires. Ce que j’en ai retenu est qu’il n’est pas nécessaire de disposer d’un cahier des charges complet et très détaillé, pour ensuite faire un long travail de développement qui finalement est présenté au client qui trouvera souvent à redire, voire à exiger des modifications qui s’avéreront très coûteuses car trop tardives dans le cycle de développement en cascade, en V ou en spirale. La méthode agile nous propose d’avancer par petites touches concentrées sur l’essentiel, et faire beaucoup d’allers-retours avec le client. C’est un dérivé des méthodes itératives. J’utilise ce principe le plus souvent possible.

Mais ma méthode de travail (mon hygiène de vie ?) est surtout de suivre les accords toltèques et en particulier les n°3 et n°5 :

Accord n°3 : Ne faites pas de suppositions.
Ayez le courage de poser des questions et d’exprimer ce que vous voulez vraiment. Communiquez le plus clairement possible avec les autres, afin d’éviter les malentendus.

Accord n°5 : Soyez sceptique, mais apprenez à écouter.
Ne vous croyez pas vous-même, ni personne d’autre. Utilisez la force du doute pour remettre en question tout ce que vous entendez. Écoutez l’intention que sous-tendent les mots et vous comprendrez le véritable message.

Etes-vous en contact avec des organismes tel que l’ANSSI ? Si oui, est-ce une obligation ou une volonté ?

Je suis abonné aux flux RSS de toutes les rubriques du site de l’ANSSI, et je dévore leurs guides et recommandations. J’aimerais beaucoup travailler avec eux (en dehors des contacts ponctuels que j’entretiens avec eux), mais mon entreprise n’est pas OIV

J’ai donc un contrat avec une entreprise privée qui stipule les termes de mise à disposition d’ingénieurs spécialisés en crises cybers pour nous aider en cas de blackout.

Comment gérez-vous la communication auprès de l’école ? De la même manière, comment gérez-vous la documentation des process de la sécurité ?

J’interviens beaucoup à l’oral avec des présentations des enjeux et des risques, soit auprès du conseil d’administration, du comité de direction, des différents services de l’école ou association d’étudiants. C’est mon côté « ancien professeur » qui aime faire des présentations et aime faire un « one man show » adapté à son public pour faire passer les messages. C’est parfois très difficile car j’ai un trac incroyable pour parler devant des personnes que je ne connais pas dont je crains le jugement. Mais souvent les gens sont bienveillants.

La documentation des process de la sécurité est faite à travers les différents documents que j’écris et que je révise, ainsi que leurs annexes : PSSI, politique de gestion des mots de passe, politique des règles de parefeux, analyses de risques, mise en place de la cellule de crise cyber, comité sécurité, etc. Les travaux que je mène avec les différents acteurs de la sécurité sont également documentés : appels d’offres du service achat intégrant un volet sécurité, dépôts de plainte du service juridique à chaque attaque numérique, etc.

Avez-vous de l’astreinte au niveau sécurité ?

Non, mais en cas de crise cyber, je suis sur le pont 24/7 auprès de l’équipe informatique qui a mis en place une astreinte.

VI] Challenge technique
Avez-vous des backups de données ? Si oui, comment les gérez-vous ? Avec des méthodologies telles que “3 2 1” ?

Les données de l’entreprise sont sauvegardées dans les règles de l’art, telles que rappelées par la méthodologie « 3 2 1 ». Par contre, il ne faut pas oublier que vos sauvegardes ne servent à rien si elles ne sont pas vérifiées régulièrement et si vous ne disposez pas de serveurs pour les exploiter rapidement en cas d’incident majeur. Ces aspects sont décrits dans le plan de reprise d’activité (PRA) qui est le complément du plan de continuité d’activité (PCA).

Comment gérez-vous les mises à jour des logiciels ? Sont-elles faites automatiquement dès qu’une nouvelle version est disponible ou attendez-vous plusieurs jours ? Pourquoi ?

Parfois les éditeurs nous font l’honneur de séparer les mises à jour de leurs logiciels en deux parties : mises à jour de sécurité et mises à jour fonctionnelles. Dans ce cas les mises à jour fonctionnelles sont mises en attente et étudiées par un processus sérialisé classique tests – pré prod – prod. Les mises à jour de sécurité sont quant à elles appliquées immédiatement.

Si les mises à jour intègrent une partie sécurité, elles sont appliquées immédiatement.

Si l’on ne sait pas, ou si l’on n’a pas le temps d’analyser les mises à jour, elles sont appliquées immédiatement.

Si une mise à jour casse un serveur (ce qui est de plus en plus rare), le PCA entre en action.

Avez-vous un plan d’urgence en cas d’attaque informatique ?

Oui, il y a un plan détaillé de réactions face aux attaques. Le premier chapitre est consacré aux défaillances de base (panne matérielle d’un ordinateur, etc.), puis le niveau de criticité des problèmes augmente jusqu’à déclencher les PCA, PRA et cellule de crise cyber.

Avez-vous déjà vu ou fait face à une attaque ?

Oui, toutes les semaines, mais pas encore du niveau DEFCON 1

Lors de problématiques de sécurité, vous et vos équipes faites vous des post mortems ?

Oui, dans tous les cas, mais de manière plus ou moins détaillée. L’analyse post incident est versée « au dossier » (par exemple dans le cas de l’instruction d’une plainte) mais surtout vient modifier si nécessaire les différentes procédures de sécurité et plans associés. C’est le principe de la roue de Deming en qualité (ou PDCA).

Comment faites vous pour rester toujours au fait des dernières actualités et évolutions ? En d’autres termes, avez-vous une veille technique et comment vous formez-vous ?

Je suis très curieux par nature, donc je lis beaucoup. Mais ce que je trouve de loin le plus efficace est l’échange avec mes pairs, et en particulier les retours d’expérience. Je suis membre du CESIN et de différents groupements de RSSI, de DSI, d’experts judiciaires. C’est plus difficile d’en parler publiquement, mais je m’attache depuis 2006 à partager mes expériences sur mon blog. Cela ne m’a pas valu que des amis.

Les blogs, les réseaux sociaux et les forums sont des lieux d’échange extraordinaires. J’ai un lecteur de flux RSS qui totalise des centaines de flux que je lis scrupuleusement.

Disposez-vous d’outils de monitoring de sécurité ? De remontées d’alertes ? Exemple : un nouveau port est ouvert.

Je ne suis pas rattaché à l’équipe de production. Les administrateurs réseaux disposent heureusement de tous les outils d’alerte et de supervision de leurs équipements. Je n’en ai pas les compétences ni le savoir faire. Ils constituent le cœur du dispositif de défense temps-réel. Ce sont les soutiers de l’entreprise qui assurent son fonctionnement et sa sécurité.

Les outils que j’utilise sont les suivants :
– une distribution Kali sur mon poste de travail et sur une machine dans « le Cloud »
– des scanners Nessus, OpenVAS etc.
– l’accès au logiciel de patch management des admins réseaux
– un tableur pour les indicateurs de sécurité…

VII] Audit interne/externe
Réalisez-vous des audits ? Si oui, sont-ils réalisés en interne ou par le biais de prestations externes ?

Je réalise quelques audits de sécurité à l’aide des outils cités ci-dessus, mais l’essentiel des audits est réalisé par des sociétés spécialisées à travers des prestations que je supervise.

Comment abordez-vous le côté législatif de ces audits ? Le côté humain ?

L’aspect juridique est extrêmement important. Je m’appuie sur mes connaissances, sur ma capacité à aller me renseigner sur la jurisprudence (qui fait partie de la veille à faire dans le métier de RSSI). Je n’ai pas encore audité l’aspect humain de la sécurité informatique, car je préfère défendre les utilisateurs plutôt que de leur tendre des pièges.

Suivez-vous un calendrier d’audits ? (ex : audit tous les ans de l’application abc)

Je mène des campagnes d’audits adaptées en fonction de la criticité des services : tous les jours, tous les mois, tous les trimestres, tous les ans. Beaucoup d’audits sont automatisés. Les audits externes sont menés sur une base annuelle. Les outils tiers sont audités sous la responsabilité contractuelle des prestataires, avec communication des conclusions d’audit.

VIII) Blacklist (OS – technologies)
Dans votre environnement de travail actuel, avez-vous des restrictions sur des OS ou technologies interdites ? Si oui, est-ce de votre volonté ou une obligation de vos supérieurs ?

Les postes de travail des salariés de l’entreprise sont supervisés et administrés. L’utilisateur n’est pas administrateur de son poste de travail, sauf exceptions tracées. Dans le contexte d’une grande école, il n’est pas souhaitable de durcir de manière excessive le poste de travail (verrouillage des ports USB, etc.). La sécurité doit donc se faire également du côté de l’anticipation et la remédiation : sauvegarde des postes de travail, chiffrement des disques durs pour les vols/pertes, accompagnement des utilisateurs dans le choix des applications dont ils ont besoin, dans les problèmes qu’ils rencontrent.

Le support informatique est essentiel, et est l’un des facteurs clefs de la sécurité informatique. Changer un mot de passe peut s’avérer compliqué, créer un mot de passe d’application quand on est en authentification multifacteur également.

IX] Point de vue humain
Comment décririez-vous votre sentiment au quotidien ? Le métier de RSSI est-il stressant ou prenant mentalement ?

Je travaille 9h pleines par jour mais sans stress, en tout cas avec beaucoup moins de pression que l’équipe de production en charge des serveurs et des réseaux. Je suis quelqu’un de réservé a priori, mais très bavard quand je suis avec d’autres passionnés. J’aime beaucoup mon métier et l’informatique de manière générale. Donc, le soir quand j’arrive chez moi après 9h devant mes écrans, j’allume mon ordinateur pour tester « des trucs », bidouiller « des machins » ou démonter « des bidules ». J’aime bien comprendre comment fonctionnent les systèmes informatiques, comment est stockée l’information sur un disque dur, comment fonctionne l’apprentissage d’un réseau de neurones bouclés (donc à états), comment mettre au point une sonde Suricata avec un Raspberry Pi…

Professionnellement, je suis donc un peu pareil : j’aime bien comprendre, apprendre, aider, enseigner, communiquer en confiance et avec bienveillance.

Au début, j’étais en attente de la catastrophe, du grand blackout, du méga cryptolocker de la mort, et je dormais très mal. Maintenant je dors mieux car j’ai expliqué à tout le monde que la catastrophe arrivera de toutes manières, quoi que l’on fasse, que nous nous y préparons, que le risque zéro n’existe pas, que ce n’est pas la sécurité informatique qui coûte cher, mais l’absence de sécurité informatique.

Mais je suis encore puceau en matière de grande crise cyber, donc je ne sais pas encore comment ça se passera et si mon poste servira de fusible… Je ne suis pas pressé d’être dépucelé.

Quelles sont vos horaires types, s’il y en a ?

8h30 – 18h30 avec une pause d’une heure. J’ai 20mn de marche dans la forêt pour aller au travail. Idem pour rentrer le soir. Je suis un homme heureux.

Qu’est-ce que la COVID a changé dans votre manière de travailler ? Le contact avec les équipes est-il plus compliqué ? Une fois la crise sanitaire “finie”, allez-vous faire perdurer le télé-travail ?

Je n’aborderai pas ici l’aspect terrible de cette crise sanitaire avec sa cohorte de morts et les souffrances engendrées dans l’ensemble de la population.

J’habite à 450 km de mon lieu de travail. Je fais donc un A/R de 900 km en train chaque semaine pour aller travailler (je loue un logement près de mon entreprise). Mon entreprise étant à la pointe en matière de vie au travail, j’ai pu bénéficier dès mon embauche de deux jours de télétravail par semaine. La crise sanitaire liée à la COVID-19 m’a simplement fait basculer en 100 % de télétravail, comme beaucoup des collaborateurs de l’entreprise.

Personnellement, j’ai très bien vécu cette période : j’avais les codes du télétravail (bureau réservé, équipement adapté, isolement domestique, liaison fibre, liaison de secours, etc.) et l’habitude des réunions en visioconférence. Et puis cela m’évite 900 km de train par semaine.

L’aspect des discussions informelles me manque, mais j’arrive à le susciter avec une partie des collègues avec lesquels je peux faire une discussion en « off » par exemple après une réunion. Finalement, avec un peu de bonne volonté, on a réussi à numériser « radio moquette » 😉

Une fois la crise sanitaire finie, je vais enfin pouvoir aller remanger avec mes collègues 3 fois par semaine, croiser des étudiants souriants et dynamiques, et surtout prendre une bière avec les copains.

Enfin le retour en présentiel…

FIN] Evolution ?
Avez-vous des envies d’évolutions pour la suite ? Si oui, lesquelles ?

J’ai énormément d’envie d’évolutions pour la suite : j’aimerais travailler avec un SOC, j’aimerais apprendre, comprendre et enseigner les bonnes pratiques en perpétuelle évolution, j’aimerais arriver à faire admettre naturellement que la personne qui clique sur un lien de phishing n’est pas fautive, mais une victime, j’aimerais que les analyses de risque que je produis arrivent jusqu’à la direction, j’aimerais avoir une équipe de passionnés à manager…

J’aimerais surtout être jeune à nouveau pour avoir le temps de mener à bien mes envies d’évolution.

Merci pour toutes vos réponses.

Merci pour toutes vos question. Et préparez bien la relève : dans 10 ans, j’aurai 100 ans…