La solitude de l’expert

L’expert judiciaire exerce ces missions la plupart du temps seul. Il arrive parfois qu’il se sente bien seul…

Il m’est arrivé, il y a quelques années, d’avoir à remplir une mission inhabituelle (pour moi): un tribunal de commerce m’avait demandé de récupérer des données clients sur un serveur dans une entreprise en faillite et de faire l’inventaire du parc informatique pour faciliter le travail du commissaire priseur.

J’ai d’ailleurs appris à mes dépens à cette occasion qu’il y a un certain nombre de points à vérifier avant de se déplacer pour une telle expertise. Je raconte ici la suite des évènements.

Quand un expert se déplace pour effectuer une mission, il est rarement mis au courant des détails très techniques qu’il va rencontrer. Dans cette affaire, et malgré mes nombreuses questions auprès de mes différents interlocuteurs, il m’était impossible d’avoir la moindre information technique intéressante: combien de PC, quel système d’exploitation (windows, VMS, GCOS, Debian, AIX, Irix, Mac OS, NetBSD…), type des disques (SCSI, IDE…), leur capacité (1 Go, 10 Go, 100 Go, 1 To…). Bon, par contre, tout le monde pouvait me donner le mot de passe du serveur (c’est déjà ça).

Pour préparer mes affaires, je procède donc exactement comme pour une expédition lointaine dans un pays dont on ne connait ni la géographie ni le climat. Je mets dans une valise tous les éléments techniques qui pourraient m’être utile: graveur externe, disques IDE et SCSI, bloqueur d’écriture, nappes de fils, alimentations, tournevis, lampe électrique, unité centrale, écran, PC portable, DVD et cédéroms vierges, papier, crayons, câbles et cartes réseaux, switch, clef USB, disquettes…

Me voici donc, de bon matin, à deux cents kms de chez moi, seul dans cette entreprise fermée depuis plus d’un an. L’entreprise est installée dans un grand appartement de six pièces. Il flotte dans l’air comme une odeur de renfermé. J’ouvre les volets.

Je repère très vite le serveur (installé dans la cuisine aménagée pour l’occasion en salle serveur). L’électricité ayant été remise la veille, j’appuie sur le bouton de démarrage après avoir vérifié l’état général des connexions électriques. Le serveur s’allume dans un bruit d’enfer qui semble normal.

Assis devant l’écran, je fais mes premières constations: bios, nombre et type de disques, OS, messages d’alerte… jusqu’à la fenêtre de demande d’identification. J’entre le mot de passe indiqué dans les documents qui m’ont été fournis: sésame ouvre toi, ça marche! Je récupère les données sur mon disque externe USB reconnu par l’OS (Windows 2000). C’est un coup de chance car aucune de mes nappes ne correspondent au système SCSI du serveur. Cela fait une heure que je suis là et la première partie des missions est déjà accomplie. Je suis content.

Là où cela s’est un peu corsé, c’est quand j’ai voulu remettre en état le réseau en place. En effet, de nombreuses données sont présentes sur les disques durs des différents PC et tous ne disposent pas de port USB, alors qu’ils sont tous connectés en réseau. Rien ne fonctionne, aucune machine ne voit le serveur. Petite inspection à quatre pattes en salle serveur: le réseau a été « saboté ». Il s’agit en effet d’un réseau éthernet avec des câbles et connecteurs de type BNC qui doit se terminer par un bouchon de 50 ohms sur un raccord en « T ». Or le câble arrivant sur le serveur est directement raccordé à la carte réseau. Ça ne peut pas fonctionner. Le sabotage est intentionnel. Déjà à cette époque, l’utilisation de câbles réseaux BNC commençait à se faire rare. Et nul bouchon à l’horizon: ni sur le câble, ni dans l’appartement, ni dans ma valise. Début des ennuis.

Je referme bien l’appartement à clef, puis commence à chercher un magasin d’informatique ou d’électronique. Je n’ai pas de carte détaillé de la ville, pas d’accès internet, nous sommes samedi midi, la ville est déserte. Je demande aux commerçants qui sont incapables de me renseigner. Je prends mon véhicule et commence mes recherches. 2h plus tard, après avoir écumé les zones industrielles, les centres commerciaux, je tombe sur un petit magasin de maquettes qui vend aussi un peu d’électronique. Dans le capharnaüm du magasin, nous trouvons le vendeur et moi quelque chose qui ressemble à une paire de résistances terminales BNC… Victoire et retour dans l’entreprise.

Réseau fonctionnel, je commence à récupérer les données de chaque poste de travail (il y en a dix!). L’après midi bien entamé y passera. Le soir arrive, la pénombre aussi. Les yeux fatigués, je me lève pour allumer la lumière: rien. Tous les plafonniers ont été vidés de leurs néons et ampoules. J’allume tous les écrans et reprend le travail dans la lumière blafarde. Je sors ma lampe de poche et m’en sers pour me déplacer entre les meubles. Certains écrans grésillent. Je me sens seul.

A l’époque, je n’ai pas de téléphone portable, je ne peux donc pas prévenir mon épouse de ne pas s’inquiéter. Les ombres et les fantômes de l’entreprise suffisent déjà à me mettre mal à l’aise. Quelques craquements se produisent dans les pièces voisines. Le changement de température sans doute. Au fait, il n’y a pas de chauffage… Je mets mon manteau et bouge un peu les bras pour me réchauffer. Je note sur ma « check list » de penser à prendre des vêtements chauds la prochaine fois.

23h. Fini. Je ramasse tous mes équipements, toutes mes affaires et toutes mes notes. Je remets tout en état. J’éteins et ferme tout. Me voici dans le couloir avec ma lampe de poche et mon sac de sport rempli de matériel sur l’épaule. Je me rends compte soudain que je n’ai pas pensé à prévenir les voisins ni la police de ma présence. J’ai vraiment l’air d’un cambrioleur. Par chance, personne ne viendra m’inquiéter.

Sur le chemin du retour, il n’y a personne sur la route.

Je suis encore seul.

Devenir expert judiciaire

Vous avez toujours rêvé de mettre vos talents au service de la Justice?
Vous vous sentez capable de procéder à l’analyse d’un disque dur, d’une clef USB ou d’un cédérom tout abimé?
Vous n’avez pas peur d’organiser une réunion et de l’animer avec sérénité?
Vous n’avez pas été l’auteur de faits contraires à l’honneur, à la probité et aux bonnes mœurs?
Les mots Warrant, Verus dominus, Usucapion, Urssaf, Quérable, Léonin, Forclusion, Exécution provisoire, Contradictoire ne vous font pas peur et vous vous sentez capable d’apprendre leur définition par coeur?
Vous êtes prêt à accepter un refus poli de votre dossier malgré sa grande qualité?
Vous savez chiffrer les dommages financiers causés par une informatisation partiellement ratée à cause d’un bug non reproductible?
Vous savez trouver un texte du Journal Officiel sans connaître sa date de parution?

Si vous avez répondu « Oui » à toutes ces questions, vous pouvez postuler pour devenir expert judiciaire (mais cela ne suffira pas!).

Commencer par lire attentivement le bon Journal Officiel (celui du 30 décembre 2004) en allant directement au texte 63 intitulé « Décret n°2004-1463 du 23 décembre 2004 relatif aux experts judiciaires« .

Ensuite vous lisez cette page, puis celle-ci et enfin cette dernière page.

Maintenant si vous avez la moindre question, j’essaierai d’y répondre.
SGDZ*

(*) Sans Garantie De Zythom

Dire à expert

En procédure civile, lorsque l’une des parties a le sentiment de ne pas avoir été entendue, ou qu’il ne lui a pas été apporté de réponse satisfaisante aux questions posées, cette partie, par l’intermédiaire de son avocat, et de façon contradictoire en en adressant une copie à l’autre partie, à la faculté de rédiger un document qui s’intitule « dire à expert » qui expose par écrit sa position. L’expert est obligé de répondre aux dires des parties.

Article 276 du Nouveau Code de Procédure Civile (NCPC pour les intimes)

L’expert doit prendre en considération les observations ou réclamations des parties, et, lorsqu’elles sont écrites, les joindre à son avis si les parties le demandent.

Toutefois, lorsque l’expert a fixé aux parties un délai pour formuler leurs observations ou réclamations, il n’est pas tenu de prendre en compte celles qui auraient été faites après l’expiration de ce délai, à moins qu’il n’existe une cause grave et dûment justifiée, auquel cas il en fait rapport au juge.

Lorsqu’elles sont écrites, les dernières observations ou réclamations des parties doivent rappeler sommairement le contenu de celles qu’elles ont présentées antérieurement. A défaut, elles sont réputées abandonnées par les parties.

L’expert doit faire mention, dans son avis, de la suite qu’il aura donnée aux observations ou réclamations présentées.

Extrait du livre blanc de l’expertise judiciaire:

En principe, le dire, que l’expert doit joindre à son rapport, doit formuler des observations ou des réclamations des parties.

Le dire doit être porteur d’une argumentation : la preuve en est que l’expert doit lui donner une suite et l’annexer à son rapport.

Or, on constate fréquemment que:

– il y a une inflation des dires, en particulier en fin d’expertise, voire à la veille du dépôt du rapport;

– il en est qui visent seulement une transmission de pièces techniques, demandées ou non par l’expert, comme si le conseil voulait s’assurer qu’elles seraient bien examinées;

– certains dires constituent plus une manière de poursuivre un dialogue conflictuel entre certains avocats ou certaines parties en prenant l’expert à témoin, qu’un apport d’argument;

– d’autres suggèrent de véritables extensions de mission sans respecter le formalisme des textes;

– des dires ­ trop longs ­ sont surchargés d’arguments hors sujet par rapport à la mission d’expertise ou même soulèvent des problèmes de droit pur qui échappent évidemment à la compétence procédurale de l’expert et au champ de la mission;

– les avocats laissent parfois leurs clients ou leurs experts d’assurance rédiger eux-mêmes des dires peu clairs souvent chargés de subjectivité, voire d’agressivité ou de contrevérités;

– ces dires hors sujet sont souvent d’un volume excessif; ils encombrent inutilement les diligences et l’avis de l’expert.

On assiste ainsi à une dérive de l’emploi du dire, qui, de support d’arguments, se transforme en un processus systématique, à la fois procédé dilatoire et rideau de fumée.

L’expert est plutôt mal protégé contre cette déviation qui constitue une véritable pollution de l’expertise.

Le juge auquel il va s’adresser ne pourra, en l’état des textes et de l’usage qu’en font certains avocats, que lui recommander de les appliquer, c’est-à-dire d’annexer au rapport des écrits largement digressifs et de formuler à leur sujet un avis, qui pourra alors être très bref… et consistera à préciser que le dire n’a aucun rapport avec la mission.

Il reste en outre à l’expert à régler, en accord avec les parties et leurs avocats ou, à défaut, avec le juge, le problème de la jonction au rapport des annexes des dires, dont le volume est souvent beaucoup plus important encore que celui des dires eux-mêmes.

Une anecdote:

J’avais déposé un pré-rapport auprès des parties afin qu’elles puissent formuler des dires. J’avais donné comme souvent une date limite correspondant à un vendredi soir afin de disposer du week-end pour répondre aux dires.

C’était avant l’introduction d’internet dans la procédure aussi les dires étaient traditionnellement adressés sous forme papier. Il me fallait donc un temps certain pour:

– soit saisir les dires sur mon ordinateur (par OCR ou saisie manuelle), ce qui est énervant quand on sait qu’une personne les a déjà saisis sous forme numérique avant de les imprimer…

– soit procéder à un découpage-ciseau-collage savamment synchronisé avec l’impression de mes réponses.

Il faut bien un week-end complet pour cela.

Dimanche soir, à 2h du matin (lundi donc en fait), mon rapport était fin prêt: 50 pages, dont 10 de savants collages et 200 pages d’annexes.

Lundi midi, je saute mon repas pour courir à la reprographie près de l’école (j’y croise souvent quelques uns de mes étudiants légèrement embarrassés de trouver l’un de leurs tortionnaires dans ce temple de la copie du savoir). Un exemplaire pour chaque partie (trois dans cette affaire), deux exemplaires pour le magistrat (la justice ne rechigne pas à faire parfois quelques économies sur le dos de la partie qui paiera l’expertise). Je garde l’original pour moi.

Lundi soir, en rentrant chez moi avec tous ces exemplaires sous le bras sur les bras, que vois-je sur mon télécopieur: un dire (tardif) de vingt pages.

Aaaaaaarg.

La date de dépôt du rapport était fixé par le magistrat au lendemain mardi. L’avocat indiquait qu’il me fallait tenir compte de son dire à défaut de nullité de mon rapport.

Que faire?

Bien sur, je pouvais expliquer que le dire étant arrivé trop tard, je n’avais pas pu l’intégrer à mon rapport avant de l’imprimer, etc. Mais j’ai le sentiment que ce type d’argument trop terre à terre ne tient guère et donne une piètre image de l’expert (et pourtant!).

J’ai donc couru jusqu’au Palais pour y déposer mon rapport en case.

Au retour, j’ai écris de ma plus belle plume:

« Maître, ayant déposé mon rapport, je ne suis plus en charge de ce dossier. Les dires que vous m’avez adressé ce jour hors délai n’ont donc pas pu être pris en compte. »

Cela a fait tout un patakès.

Mais le magistrat m’a donné raison!

5 septembre 2036

Nous sommes le 05/09/2036 et je sens que je vais bientôt quitter cet univers. Je regarde vers le passé et je me souviens.

Tiens, une anecdote rigolote: vous n’allez pas le croire, mais j’ai commencé à écrire mes souvenirs au début du siècle, en 2006. A l’époque, on appelait cela tenir un « blog ». Et justement, c’est aujourd’hui la date anniversaire puisque j’ai commencé le 5 septembre 2006.

Au bout d’une année, j’avais écrit 217 billets relatant certains évènements de ma vie privée, de ma vie professionnelle ou de mon activité d’expert judiciaire.
J’étais jeune alors, j’étais plein de vie et mes enfants s’accrochaient à moi dès que je rentrais de ma dure journée de labeur. Après les avoir embrassé dans leur lit, je m’éclipsais dans mon bureau pour écrire ce journal intime public.
Le plus amusant est qu’à l’époque des gens lisaient encore sur des écrans posés près de la machine qui nous permettait de communiquer.
Mais le plus drôle, c’est que certains me posaient des questions, le plus souvent directement, et parfois sous forme de commentaires directement placés sous les bêtises que j’écrivais.

C’était une belle époque. Les gens étaient heureux, la vie était radieuse et mes rhumatismes inexistants.

Alors aujourd’hui, je fête cet anniversaire avec une pensée émue pour tous ceux qui m’ont écrit. Je lève ma souris à leur santé (enfin ce qui fera office de souris…)

Tchin.

Le geek pur et dur

Cela faisait longtemps que je voulais faire un billet sur le thème du « geek », mais je viens de tomber sur un billet très bien fait qui traduit exactement mon fond de pensée.

Alors, comme un vulgaire « Troll », je vais dire « Pareil », « Bien dit », et « je suis d’accord avec vous » et vous envoyer à la lecture de ce que je n’ai pas su écrire:

« Parce que ça commence à bien faire… »

Un petit extrait quand même:

À une époque, la Terre était peuplée de beaucoup de gens pauvres, d’une minorité de riches, et parmi eux, d’une toute petite minorité de geeks, qui se tapaient une honte permanente de par leur simple existence […] mais désormais il existe également ce que j’appellerai ici la communauté des pseudo-geeks, qui eux ne se tapent pas du tout la honte, et sont au contraire plutôt hype […] Un geek, c’est donc quelqu’un qui est passionné d’informatique et potentiellement de sciences en général, et qui passe une très grande partie de son temps sur son ordinateur à essayer d’en tirer plus que ce qui lui a été vendu […]

Je dois ajouter que parmi les critères qualifiants cités (allez lire le billet, c’est tellement juste), je me reconnais dans les suivants:

– Être capable de tenir une discussion sur les langages de programmation plusieurs heures (mon côté prof).

– Être fortement agacé par la fuite en avant vers le convivial (mon côté chercheur).

– Savoir pourquoi « Software is like sex » (mon côté privé)…

En fait, plus qu’un « geek » dont le mot me semble trop récent (au moins dans mon vocabulaire), je me sens plus un « hacker » au sens premier du terme, c’est-à-dire « bidouilleur ». Je me souviens d’ailleurs que du temps de ma jeunesse, dans notre coin TRS80, nous avions inscrit sur une banderole-papier-listing « hacker’s corner ». Et le terme n’avait alors aucune connotation « pirate ».

Suis-je resté « hacker » en ce sens premier: oui un peu, mais plus avec ce côté virtuose d’antan.

Suis-je alors un « geek » des temps moderne? Non, probablement pas.

Je reste un passionné d’informatique, même si ma passion pour l’intelligence artificielle s’est un peu émoussée au contact de la dure réalité du chercheur besogneux que j’étais.

Et avec l’âge, je suis peut-être devenu un bobo de l’informatique…

J’ai par contre acquis un certain sens civique et je mets le peu de savoir technique que j’ai au service de la justice.

En attendant la relève.

Le sens caché des choses

Il est 16h et j’attends avec impatience l’arrivée des OPJ qui doivent m’apporter mon premier scellé. Ah, ça y est, ils arrivent! Deux policiers descendent de leur voiture et viennent sonner à la porte. Les voisins soulèvent leurs voilages. J’ai déjà ouvert la porte et je discute avec les deux officiers. Ils me confirment ma mission principale: la recherche d’images pédopornographiques. Ils me remettent un PC dans un grand sac noir qui ressemble à un sac poubelle sauf que celui-ci est cacheté (c’est en fait bien un sac poubelle). Je serre la main des policiers, autant par politesse que pour les voisins…

Me voici dans mon bureau. J’ouvre le scellé. Je démonte le PC et en extrait le disque dur. Je tremble un peu. C’est ma première analyse.

Je n’ai pas encore de bloqueur de lecture, mais par chance, ce modèle de disque dur possède un cavalier permettant d’empêcher l’écriture (et donc de modifier le contenu du disque dur). Je procède à la prise d’empreinte numérique, replace le disque d’origine dans le scellé et place sa copie dans mon ordinateur de travail. L’analyse peut commencer.

Je ne dispose pas (encore) de logiciel spécialisé dans l’analyse de disque et la recherche de preuve. Je débute en informatique légale et je suis seul. Aucune aide à attendre de l’extérieur: je ne connais aucun autre expert judiciaire, ni en informatique ni dans une autre spécialité. J’ai pour seul bagage mes connaissances, des livres et internet. Il faut que j’y arrive.

J’explore le disque dur d’une façon informelle, à l’aide de l’explorateur de fichiers. Rien ne semble anormal.

J’entreprends l’exploration complète et systématique de l’arborescence de fichiers. Rien. Le contenu du disque est parfaitement banal.

Je dégote sur internet un programme de récupération des fichiers effacés. Je le teste sur mon poste avant de l’employer sur le disque cible. Bingo, sur le disque cible se trouvent un petit millier de fichiers effacés dont plusieurs images à caractère pornographiques.

Je continue la recherche en dressant la liste de tous les programmes installés. Certains me sont inconnus. Internet n’étant accessible qu’au travail (nous sommes à la fin du 20e siècle, à une période où le web n’existe pas encore, internet est en mode texte et est réservé aux seuls chercheurs), j’emmène cette liste au travail et en discute avec mon équipe technique. Après identification de la plupart des programmes, il en reste deux qui sont inconnus au bataillon.

Après une rapide recherche de deux heures sur les sites gopher, je découvre qu’il s’agit de deux programmes de stéganographie.

Le mot même me fait peur, nous sommes en pleine période Jurassic Park.

Je me rappelle alors que lors de mon analyse informelle préalable, j’avais aperçu de nombreuses images haute définition (pour l’époque) de type « fond d’écran pour station de travail » (certains se rappelleront d’une image de guépard à couper le souffle).

Il se trouve que j’avais dans ma propre collection de fonds d’écran certaines des images en question. Je procède alors à une comparaison des tailles de fichiers, puis des contenus binaires. Bingo.

Le logiciel demandait un mot de passe pour chaque image. L’imagination humaine étant ce qu’elle est, je tentais tous les mots de passe « habituels ». Niet. J’essaye alors une adaptation du logiciel « crack », père des logiciels de cassage moderne. Et là, quelques heures plus tard, LE mot de passe.

Sésame ouvre toi, et toutes les images « fond d’écran » se sont avérées être réceptacles d’images cachées par stéganographie. D’images abominables bien entendu… C’est une des raisons du fond noir de ce blog.

J’ai appris beaucoup de choses sur la technique ce jour là, mais aussi beaucoup sur l’espèce humaine. Et à plusieurs niveaux, sur le sens caché des choses.

Le principe de l’échange de Locard

Edmond Locard est le médecin français créateur du premier laboratoire de police scientifique à Lyon en 1910. Son ambition était de substituer la preuve matérielle au seul témoignage humain par l’analyse systématique des traces laissées par le coupable.

Parmi ses innombrables travaux, le principe dit « d’échange de Locard » reste le plus célèbre:

on ne peut aller et revenir d’un endroit, entrer et sortir d’une pièce sans apporter et déposer quelque chose de soi, sans emporter et prendre quelque chose qui se trouvait auparavant dans l’endroit ou la pièce.

Je pense que ce principe s’applique également lors de la recherche de preuves informatiques. Pour paraphraser Locard,

on ne peut chiffrer ou déchiffrer une donnée, l’inscrire ou la supprimer d’une mémoire sans apporter et déposer une trace sur l’ordinateur, sans modifier et prendre quelque chose qui s’y trouvait auparavant.

C’est la base même de l’informatique légale (forensic) pratiquée par un expert judiciaire.

Et bien entendu, comme toujours, se déroule une course permanente entre gendarmes et voleurs pour savoir qui disposera des meilleurs outils techniques. Lire pour cela le très instructif site forensicwiki.org et en particulier cette page.

Cette surenchère se faisant pour le plus grand bonheur des administrateurs informatiques qui disposent ainsi d’outils leur permettant de sécuriser leurs réseaux, ou des utilisateurs qui peuvent ainsi protéger les données des regards indiscrets ou récupérer un mot de passe perdu.

C’est de ce point de vue un débat continuel entre protection de la vie privée et accès à des données permettant de confondre un dangereux criminel.

Débat d’actualité.

Menaces sur ce blog…

Quelques experts judiciaires ont à coeur de faire fermer ce blog!

En résumé, les griefs semblent être de nature déontologique. Je n’en suis pas bien sur car aucune de ces personnes n’a souhaité m’écrire directement (mon adresse email est pourtant bien en évidence à la droite de ce blog), préférant menacer de saisir la commission de déontologie du conseil national des compagnies d’experts de justice.

Pourtant, toutes ces personnes qui profèrent des insultes et des menaces par email savent qu’elles ne sont jamais à l’abri d’un phénomène à la David Hirschmann

Drôle de conception de l’activité d’expert judiciaire.

Drôle de conception de la liberté d’expression.

Avant d’entrer dans une polémique stérile qui mettrait en avant certains archaïsmes de pensée, je tiens à rappeler quelques points.

Ce blog, comme beaucoup de weblogs, sert à narrer quelques anecdotes de ma vie privée, de ma vie professionnelle et de mon activité d’expert judiciaire. Sur ce dernier point, je tiens à préciser que mes billets ont été relus par DEUX avocats parfaitement compétents. Ceux-ci n’ont rien trouvé à redire, ni du point de vue du Droit, ni de celui de la déontologie des experts judiciaires. Ce blog est également lu par plusieurs magistrats qui ne m’ont jamais fait part de leur désaprobation.

Mais ai-je besoin d’un haut patronage pour tenir ce blog?

Ce blog ne donne pas une mauvaise image du monde judiciaire, ni de l’expertise en général. Contrairement à la plupart des films policiers où les experts sont souvent malheureusement caricaturés (Marie Besnard, série « Les Experts »…). Les avis et opinions que je donne n’engagent que moi et en aucun cas ne reflètent l’avis de l’ensemble des experts judiciaires.

Le pseudonyme derrière lequel certains me reprochent de me cacher me permet de raconter des situations imaginaires basées sur mon expérience d’expert judiciaire. Les sociétés citées dans ces deux billets, ICI et LA, sont purement imaginaires, mais sont le fruit de mon expérience passée. Que se passerait-il si j’écrivais cette histoire sous mon vrai nom d’expert judiciaire? Toutes les entreprises auxquelles j’ai eu à faire dans mes dossiers d’expertise pourraient se croire visées ou caricaturées. Le secret professionnel auquel je suis astreint serait mis à mal.

Je vais vous dire ce qu’il se passerait: je serais obligé alors de modifier ce blog pour n’en garder que les anecdotes professionnelles ou privées, beaucoup plus politiquement correctes dans la mesure où elles n’intéressent que mon cercle familial et mes amis. Comme disait Monsieur Desproges: « j’ai un petit talent d’imitateur. Enfin, je n’imite que les gens de ma famille, et quand on ne connaît pas les gens de ma famille, c’est pas tellement drôle. »

Qu’est-ce qui fait que ce blog peut autant gêner quelques personnes?

Franchement, je n’en sais rien. Nous sommes désignés par les magistrats pour les éclairer sur certains aspects techniques de leur dossier. Pour nous désigner, les magistrats peuvent choisir notre nom sur une liste. Il y a une liste par Cour d’Appel et pour avoir l’honneur d’y figurer, il faut déposer un dossier qui sera étudié par la Cour d’Appel. Je décris cette procédure ici dans l’un des billets les plus lus de ce blog.

Il est assez difficile d’être expert judiciaire. Non pas « de le devenir », car nul ne sait vraiment les critères retenus pas la Cour d’Appel lors de son choix, mais d’exercer cette activité. Pourquoi? Parce que, outre la bonne maîtrise de son domaine technique, il faut connaître le Droit (une petite partie au moins), et il faut « une certaine expérience » professionnelle. C’est pourquoi il y a très peu d’experts judiciaires de moins de 40 ans.

C’est un honneur d’être expert judiciaire. Oui, il y a une certaine fierté à ce qu’une assemblée de magistrats considère que vous êtes dignes d’aider la justice. C’est un honneur, mais cela ne fait pas de moi un être d’exception. Je reste un simple citoyen dont le nom apparaît sur une liste. Je n’en tire pas gloire et fortune. Je suis fier d’aider les magistrats à mieux appréhender les aspects techniques de leurs dossiers. J’essaye de faire des rapports clairs, bien segmentés, sans les noyer sous une tonne de « technique-pour-montrer-comme-c’est-bien-difficile ».

Que se passerait-il si la commission de déontologie du conseil national des experts de justice est saisie et rend une décision d’un autre âge en demandant la fermeture de ce blog? Rien: le blog resterait ouvert.

Que se passerait-il si on lève mon anonymat? Je retirerais les billets de la catégorie « Anecdotes d’expertise » et continuerais mon blog pour mes amis. Les livres issus de ce blog seraient révisés pour rester fidèle au contenu du blog.

Que se passerait-il si je suis radié de ma compagnie d’experts judiciaires? Rien: je souscrirais une assurance individuelle (beaucoup plus chère) et continuerais à être expert judiciaire. Ma liberté de parole en serait accrue car je ne serais plus alors lié aux règles déontologiques des experts judiciaires (qui ne s’appliquent que lorsque l’on est adhérent à une compagnie).

Que se passerait-il si je suis radié de la liste de ma Cour d’Appel ou n’y suis pas réinscrit à la fin de ma période quinquennale? Rien: j’arrêterais mes activités d’expert judiciaire et ne pourrais plus aider les magistrats dans leur dossier, car telle serait leur décision. Je ne me ridiculiserais pas comme certains experts avec un recours. Le blog s’intitulerait « blog d’un informaticien ancien expert judiciaire ». J’ai tellement de projets pour lesquels le temps me manque. Ecrire un livre sur le monde de l’expertise judiciaire par exemple.

Pour finir, je voudrais rassurer mes fidèles lecteurs: aucune menace ne m’a été adressée directement pour l’instant. Il ne s’agit que de bruits de couloirs. En attendant, ce blog restera fidèle à lui même: liberté de parole et de ton, et fidélité à ses trente six commandements.

Asinus asinorum in sæcula sæculorum

L’âne des ânes dans les siècles des siècles

PS: le proverbe final ne s’adresse qu’à moi. Qu’aucun n’en prenne ombrage.

Conseils à un jeune expert

En nettoyant les anciens liens de mon navigateur, je suis tombé sur cette page des carnets de JLK reproduisant la version complète des « Conseils à un jeune écrivain » de Danilo Kis.

Autant les conseils originaux méritent d’être lus avec attention, autant je me suis amusé à les transformer en « conseils à un jeune expert »:

  1. Cultive le doute à l’égard des idéologies régnantes et des princes.
  2. Veille à ne pas souiller ton langage du parler des idéologies.
  3. N’écris pas de reportages sur des pays où tu as séjourné en touriste ; n’écris pas de reportages du tout, tu n’es pas journaliste.
  4. Sois conscient du fait que l’imagination est sœur du mensonge, et par là-même dangereuse.
  5. Ne t’associe avec personne : l’expert est seul.
  6. Ne sois pas prophète, car le doute est ton arme.
  7. Sois mécontent de ton destin, car seuls les imbéciles sont contents.
  8. Ne sois pas mécontent de ton destin, car tu es un élu.
  9. Sois persuadé que la langue dans laquelle tu écris est la meilleure de toutes, car tu n’en as pas d’autres.
  10. Sois persuadé que la langue dans laquelle tu écris est la pire de toutes, bien que tu ne l’échangerais contre aucune autre.
  11. Aie en toute chose ton avis propre.
  12. Ne donne pas en toute chose ton avis.
  13. Si tu ne peux pas dire la vérité – tais-toi.
  14. Garde-toi des demi-vérités.
  15. Ne te laisse pas persuader que nous avons tous également raison, et que les goûts ne se discutent pas. « Etre deux à avoir tort ne veut pas dire qu’on soit deux à avoir raison » (Karl Popper )
  16. « Admettre que l’autre puisse avoir raison ne nous protège pas contre un autre danger : celui de croire que tout le monde a peut-être raison ». (Popper)
  17. N’aie pas de Mission.
  18. Garde-toi de ceux qui ont une Mission.

Qui habet aures audiendi, audiat

(que celui qui a des oreilles pour entendre entende)

Légionnaire romain dans « Le cadeau de César ».

S’emploie pour avertir qu’on doit faire son profit de ce qui a été dit.

Bogue suite

Je trouve particulièrement amusant que le mot « bug » soit entré dans le vocabulaire de base des jeunes adolescent(e)s. Ma fille utilise (trop) souvent l’expression « Papa, vient voir ya la télé qui bugue ». Cela me fait toujours sourire, me fait fondre et m’oblige à courir donner un grand coup de poing sur le décodeur TNT (en fait, je le débranche et le rebranche, cela vous rappelle quelque chose?).

J’ai raconté il y a quelques temps une anecdote dans laquelle la discussion lors de la réunion d’expertise a porté sur la définition du terme « bug » ou « bogue ».

En me promenant sur le réseau international de communication entre ordinateurs (c’est plus classe à mon âge que de dire « surfer sur Internet »), je suis tombé encore et toujours sur un article de wikipédia où il est question de « Mandelbug« , « Schödinbug« , « Heisenbug » et « Bohr bug« .

Pour tous ceux que les billets truffés de liens agacent, je résume un peu les définitions:

Mandelbug: c’est un bogue dont les causes sont si complexes que son comportement apparaît chaotique ; il le reste tant que le testeur n’arrive pas à établir précisément un comportement déterministe d’apparition du bogue.

Schödinbug: c’est un bogue qui n’est pas découvert et non gênant pour les utilisateurs, mais qui apparaît après que quelqu’un a relu le code source ou utilise le logiciel d’une façon non habituelle.

Heisenbug: c’est un bogue basé sur le principe d’incertitude d’Heisenberg « observer une structure modifie son état » (ex: le programme tourne sous le débogueur, mais pas sur la ligne de commande).

Bohr bug: c’est un bogue qui, à la différence des heisenbugs, ne disparaît ni n’a ses caractéristiques modifiées lorsqu’il est recherché: il est persistant.

A cette liste, j’ajoute le:

Zythombug: c’est un bogue qui disparaît au moment où arrive l’informaticien que l’utilisateur a fait venir pour le dépanner.

Dans l’expertise citée en tête du présent billet, nous avions affaire à un « mandelbug ». Je ne suis pas sur que les parties auraient appréciées mes explications…

Et pour ne pas mourir idiot, un extrait du dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition):

I. BOGUE n. f. XVIe siècle. Mot de l’Ouest, probablement issu du breton bolc’h, «cosse de lin». BOT. Enveloppe de certains fruits, armée de piquants. La bogue de la châtaigne, du marron d’Inde, de la faine.

II. BOGUE n. f. XVIe siècle. Emprunté de l’ancien provençal boga. ZOOL. Poisson de la famille des Sparidés, commun en Méditerranée, à nageoire dorsale épineuse.

III. BOGUE n. f. XIXe siècle. Emprunté de l’italien du nord boga, «chaîne, anneau de fer», d’origine germanique. Anneau fixé au manche d’un gros marteau de forge.

Interro demain pour voir!