Affaire Castro (1854)

Les experts en écriture ne sont pas seuls à donner à rire… à rire au public et à pleurer aux inculpés. Trop persuadés de leur compétence, ceux que le juge appelle à son aide ne veulent jamais avouer que leur sagacité est en défaut. De là des expertises comme celles de cet honorable carrossier.

Dans les premiers jours du mois de janvier 1854, M. Castro, agent comptable de la Compagnie du chemin de fer de Bordeaux à Bayonne, parcourait la route impériale, entre Dax et St-Vincent-de-Tyrrosse, dans un cabriolet conduit par le voiturier Barbet.

Il avait placé, à St-Geours, dans la voiture, une somme de 24000 francs divisée en trois groupes, dont deux dans la caisse du cabriolet et le dernier sous les pieds des voyageurs.

Arrivés à St-Vincent, M. Castro et son conducteur constatèrent la disparition des 16000 francs enfermés dans la caisse qui était effondrée; il ne leur restait que les 8000 francs placés sous leurs pieds.

La justice avertie se livra à des recherches, ne recueillit aucun renseignement précis, mais devant la déclaration du carrossier chargé de l’examen de la caisse de la voiture, elle arrêta M. Castro et son conducteur, les accusant d’avoir détourné à leur profit les 16000 francs disparus.

De l’expertise, en effet, il résultait que la caisse avait été enfoncée volontairement et pour donner le change. Il y avait eu crime et non accident.

La chambre des mises en accusation avait déjà renvoyé Castro et Barbet devant la Cour d’assises des Landes, lorsque les dépenses exagérées d’un nommé Ditcharry, habitant d’une commune voisine de Dax, éveillèrent l’attention, puis les soupçons de la justice.

Ditcharry avait trouvé sur la route les 16000 francs perdus par Castro. La caisse du cabriolet s’était brisée toute seule.

En dépit du carrossier-expert, il fallut acquitter l’agent comptable et son voiturier. A titre de réparation, sans doute, le président de la Cour d’assises adressa quelques paroles de consolation aux accusés:

« La Providence, comme pour nous pénétrer du sentiment de notre faiblesse, comme pour signaler à la justice humaine la nécessité de la plus rigoureuse prudence, permet aux hommes les plus sages de s’égarer dans leurs appréciations. »

Extrait de l’ouvrage « Les erreurs judiciaires et leurs causes » de Maurice Lailler et Henri Vonoven (1897).

Où sont les femmes ?

Où sont les femmes ? Avec leurs gestes plein de charme…
Chantait Patrick Juvet en 1977.

En effet, il y a très peu de femmes expertes judiciaires en informatique (mais heureusement il y en a!). Pourquoi?

Je ne sais pas…

Pourquoi les femmes ne sont-elles pas attirées par ce type d’activité?
On trouve des femmes magistrates, avocates, gendarmes, policières… mais très peu de femmes expertes judiciaires en informatique.

Il n’y a pas d’explication. C’est comme cela.

Au point qu’une fois, en étudiant mon inscription à un congrès organisé par une compagnie d’experts judiciaires, et alors que les sujets d’étude évoqués nous intéressaient mon épouse et moi-même, nos regards furent attirés par le programme spécial prévu pour les « accompagnantes ».

Il était écrit « accompagnantes » et non pas « accompagnants ».

Les organisateurs n’avaient pas prévu qu’une femme puisse s’inscrire en tant qu’experte (ou qu’un expert vienne accompagné d’un homme…). Ils n’avaient pas prévu non plus que les conjoint(e)s puissent être intéressé(e)s par les débats techniques.

A ma question téléphonique, il me fut répondu « et bien inscrivez vous tous les deux comme congressistes ».

Oui, mais les prix ne sont pas les mêmes: un tarif réduit pour un expert plus un plein tarif pour un extérieur, alors que les conjoint(e)s étaient sensé(e)s ne pas payer…

Femmes, déposez des dossiers de candidature pour devenir expertes judiciaires!

Je suis sur que cela changera l’atmosphère de certaines réunions d’expertises…
Et puis comme cela, mon couple aura des tarifs réduits 🙂

Affaire Goujon (1809)

Dans les siècles passés, l’expertise était semble-t-il une profession, et les experts, et bien, dépendaient financièrement de celui qui les nommait, c’est-à-dire par exemple le juge d’instruction. Du coup, l’indépendance des experts pouvait parfois laisser à désirer.

Je tire cette information d’un passage de l’ouvrage « Les erreurs judiciaires et leurs causes » de Maurice Lailler et Henri Vonoven (1897) sur lequel est basé cette série de billets:

On ne ménage aux experts ni les railleries ni les critiques. Ils mériteraient un peu d’indulgence. Entre l’enclume de l’accusation et le marteau de la défense, leur position n’est guère enviable! On leur reproche d’avoir, pour l’inculpé, les yeux du ministère public. Comment en serait-il autrement?

La profession d’expert est une profession; le seul amour de leur art n’anime pas ceux qui l’exercent. Or, quoique les frais et honoraires d’expertise paraissent lourds au justiciable, les vacations sont en réalité des plus médiocres. Pour vivre, l’expert a besoin de succomber sous le poids des expertises.

Et de qui ce nombre dépend-il? Quel est le dispensateur des affaires à examiner? C’est le juge d’instruction; c’est lui qui , sur la liste dressée par le président du tribunal, nomme les experts et choisit ceux « sur lesquels il peut compter ». Un expert sur lequel on peut compter, c’est, dans les affaires commerciales et financières, par exemple, un auxiliaire, un collaborateur qui prend l’affaire dès son début et la rapporte toute faite: quelques interrogatoires de forme, et le juge peut rendre l’ordonnance; le procureur n’aura qu’à résumer son rapport.

Nous n’en prétendons faire grief à personne, mais l’expert auquel est confié le plus de travaux est celui dont les avis sont le plus fréquemment d’accord avec la prévention(1). Aux yeux du magistrat, justifier l’inculpation est, de la part de son auxiliaire, une preuve de capacité.

Les experts sont d’ailleurs compétents pour la plupart et tous sont loyaux en leur partialité. Mais ils sont forcés d’expertiser à charge, sous peine de ne plus expertiser du tout.

Il semble aux magistrats qu’un expert favorable à la défense ne peut être sincère et le ministère public, à l’audience, n’a pas hésité parfois à déclarer suspectes des conclusions sur lesquelles il ne pouvait s’appuyer.

Tristes époques où le système judiciaire était biaisé…

Ceci m’amène à vous narrer une histoire montrant le côté (trop) humain des experts, et qui n’est pas sans rappeler l’abandon actuel dans lequel sont parfois laissé les personnes qui amène leur témoignage à la justice.

Devant les jurés de la Gironde comparaissaient le 16 novembre 1809 trois assassins présumés d’un nommé Léonard Goujon, dont on avait découvert le cadavre dans un lac voisin de Blaye.

Une pièce essentielle avait été soumise à la sagacité de trois experts en écritures. C’était une sorte de testament de mort laissé par la victime et qui contenait cette phrase:

« Je pars pour m’aller noyer »

On comprend, sans autre détail sur les faits, l’importance d’un tel document. S’il émanait vraiment de Léonard Goujon, l’accusation s’effondrait dans le doute. Le suicide devenait vraisemblable et, par suite, l’acquittement nécessaire.

Si, au contraire, l’écrit était l’œuvre de faussaires, c’était là, contre les accusés, une présomption bien grave.

Au cours de l’instruction, les trois experts avaient conclu à la fausseté du testament. L’un ne pouvait affirmer que la pièce fût falsifiée, mais « les date et signature étaient positivement d’une autre main que celle de Goujon« . Les deux autres experts, après un long examen « par tous les motifs que leur art pouvait indiquer » déclarèrent contrefaites les vingt-et-une lignes du document qui leur était soumis.

Mais à l’audience, deux sur les trois jurèrent qu’ils s’étaient trompés du tout au tout dans leur rapport! Vous allez comprendre très vite pourquoi, avec le réquisitoire du procureur général:

Tant que les experts ignorèrent quels étaient les accusés, dit-il, et quelle peine ils avaient encourue, seuls avec leur conscience ils dirent ce qu’ils voyaient.

Connus maintenant par les accusés et par leurs amis, instruits des conséquences terribles que peut avoir leur déclaration, deux d’entre eux les rétractent, et s’accusent d’ignorance ou d’irréflexion.

Je sais combien leur art est conjectural. Il y a pourtant des caractères auxquels cet art distingue la différence de la main, et la justice, en matière de faux, n’a guère d’autre guide… C’est après un examen approfondi que l’un avait déclaré fausses les vingt-et-une lignes en entier, et les autres les date et signature.

Alors, ils ne connaissaient ni les accusés, ni leurs protecteurs, ni les graves conséquences des déclarations qu’ils allaient faire.

Aujourd’hui, sur un simple aperçu, sans réflexion, pour ainsi dire sans examen, dans le trouble qu’inspirent une assemblée très nombreuse, la présence des magistrats et plus encore celle des prévenus, ils rétractent ces déclarations et l’on voudrait que nous leur accordassions une confiance entière!

Il n’était pas simple d’être expert judiciaire en ces temps anciens!

(1) NDZ: Prévention / Terme technique qui désigne ce qu’on pourrait appeler les « chefs d’accusation ». (Merci à Paxatagore) / Droit qu’un juge a de connaître d’une affaire parce qu’il a été saisi le premier / Opinion formée sans examen, état d’un esprit disposé d’avance.

Affaire Bellanger (1599)

En l’an 1599, sous le règne du Béarnais, un nommé Jean Prost demeurant à Paris, à l’auberge des époux Bellanger, disparut de son domicile. Sa mère, après avoir attendu vainement son retour pendant de longues semaines, porta plainte au lieutenant criminel; elle accusait les aubergistes du meurtre de son fils.

Les premières constatations du juge parurent confirmer la dénonciation de la dame Prost.

Les Bellanger avaient eu le tort de s’approprier une partie des hardes et tout l’argent laissé par Prost dans la chambre; ces effets retrouvés chez eux, en donnant au crime un mobile, semblèrent la démonstration de leur culpabilité.

En vain, prétendirent-ils avoir gardé ces objets pour se payer de ce qui leur était dû par leur hôte, leurs protestations n’ébranlèrent pas la conviction des juges: les Bellanger avaient assassiné Jean Prost pour s’emparer de ses effets.

L’attitude des accusés, au début de l’instruction, fut relevée contre eux comme une charge décisive: n’avaient-ils pas soutenu à plusieurs reprises qu’ils n’étaient pas même entrés dans la chambre de Prost depuis sa disparition, alors que leur enfant déclarait qu’à trois reprises ils avaient forcé la porte de cette pièce et qu’ils y avaient pris de l’argent?

Bellanger fut condamné à la question ordinaire et extraordinaire.

Il y a deux sortes de question ordinaire et extraordinaire qui s’exécutent dans l’étendue du parlement de Paris: à l’eau et aux brodequins. Dans d’autres parlements il s’en donne de plusieurs sortes, comme les mèches allumés entre les doigts, ou l’estrapade avec poids aux pieds et bras derrière le dos. La différence entre la question ordinaire et extraordinaire réside dans le degré de souffrances infligées: la quantité d’eau dans un cas, le nombre de coins pour les brodequins. Il faut remarquer que les brodequins se donnent plus rarement que l’eau car ils peuvent estropier le patient en faisant éclater les os…

La torture n’arracha pas d’aveux à Bellanger, et il fut sursis à statuer définitivement jusqu’à ce qu’une nouvelle preuve de culpabilité fut apportée.

Ce fut une preuve d’innocence que le hasard fournit, à quelque temps de là: deux individus arrêtés et poursuivis pour vol furent condamnés à mort et l’un d’eux, au pied de la potence, avoua sa culpabilité dans le crime reproché aux hôteliers.

La justice alors, n’accordait pas de réparation à ses victimes… Mais jadis comme aujourd’hui, ceux qui avaient eu le plus à souffrir de la justice gardaient encore confiance en elle. Bellanger, estropié par les chevalets de la question, s’adressa au parlement de Paris pour qu’il proclamât son innocence et la condamnation à des dommages-intérêts de la mère de Prost dont les accusations calomnieuses avaient eu pour lui et les siens de si déplorables conséquences.

L’avocat général Servin dans ses conclusions, exprima l’avis que si l’innocence des époux Bellanger devait être proclamée, il ne pouvait leur être alloué aucun dommage-intérêt, parce que, dit-il, si l’accusé avait souffert de la question, il devait se l’imputer à lui-même; il s’était perdu par ses réponses, et avait éprouvé la vérité de cet oracle de l’Ecriture:

Mors et vita in manu linguae; qui diligunt eam, comedent fructus eius.

La mort et la vie dépendent du langage, qui l’affectionne pourra manger de son fruit.

(Proverbes – Traduction œcuménique de la Bible – Capitulum 18 v. 21)

L’avocat général finit en disant qu’il n’était pas juste que l’accusé demandât des dommages-intérêts pour des poursuites que la mère de Prost n’avait point faites par un esprit de calomnie, et qu’il devait « recevoir cet accident comme une épreuve du ciel ».

Le Parlement adopta l’opinion de Servin et un arrêt du 17 janvier 1600 ordonna la mise en liberté des époux Bellanger dont l’innocence était reconnue, mais il leur refusa la réparation pécuniaire qu’ils réclamaient contre leur accusatrice.

Extrait de l’ouvrage « Les erreurs judiciaires et leurs causes » de Maurice Lailler et Henri Vonoven (1897).

Les erreurs du passé

En fouillant dans mes vieux livres, je suis tombé sur un ouvrage remarquable intitulé « Les erreurs judiciaires et leurs causes » de Maurice Lailler et Henri Vonoven.

Cet ouvrage date de 1897.

Après l’avoir dévoré, ce livre m’a décidé de créer sur ce blog une rubrique consacrée aux erreurs judiciaires des siècles passés (hors 20e et 21e siècles). Je vais commencer par de larges extraits de cet ouvrage.

Il ne s’agit pas ici de dénigrer mes confrères d’antan, je n’ai pas oublié la notion de respect confraternel, même à travers les âges, mais plutôt de m’adresser aux (futurs) jeunes experts. L’historien qui relève les fautes des gouvernements passés ne rend-il pas service aux gouvernants du jour? Plus que les autres, ceux-ci ne doivent-ils pas bénéficier des critiques et puiser des enseignements dans les faits?

Ainsi les experts qui parcourront cette rubrique trouveront, dans ce martyrologe, des avis et des exemples. Et si jamais, au moment de signer un rapport dont leur conscience s’inquiète, le souvenir d’un de ces billets traverse leurs hésitations, leur fait poser la plume et leur évite – qui sait? – une involontaire injustice, peut-être devront-ils à l’auteur de ce blog quelque reconnaissance.

Il est fascinant de constater qu’en matière archéologique, l’exhumation des corps anciens ne choque personne. Elle nous apprend tant sur la nature humaine. Etudier les mœurs anciennes nous amène fatalement à réfléchir sur nous même.

Il y a beaucoup d’intervenants dans un procès: les magistrats, les avocats, les experts, les greffiers, les témoins, la foule, le public, les journalistes, l’opinion… Dans les affaires que j’ai dénichées dans mes fouilles archéologiques, vous verrez tous ces intervenants à un moment ou à un autre. C’est parfois surprenant, souvent désastreux, toujours catastrophique pour l’innocent.

Dans toute affaire terminée par une condamnation erronée, l’un des acteurs, à un moment quelconque, a enfreint une règle essentielle de sa délicate mission. Et directement ou non, l’erreur est née de cette faute. Par penchant, plus souvent par imprudence, langueur d’esprit, désir d’arriver à un résultat ou crainte de laisser un crime impuni, quelqu’un a pris parti contre le prévenu. Dès lors, il l’a tenu coupable. Il n’a pas conçu la possibilité de son innocence, et, pour découvrir la vérité, il a cru qu’il suffisait de chercher des preuves de culpabilité. Les meilleurs s’y laissent aller. Ils croient bien faire, et préparent « des condamnations plus crimineuses que le crime » [Montaigne, Essais, livre III, chap.XII].

Et cela, parce qu’une qualité leur manque, une qualité qui peut devenir un défaut chez d’autres hommes, mais qui devrait être la vertu maîtresse de tous les acteurs du procès: l’inquiétude d’esprit, qui fait qu’après avoir trouvé le vrai, on le cherche encore.

Vous verrez également que les siècles se suivent et parfois se ressemblent.

A suivre.

Interview

Je n’aime pas particulièrement les interviews.
C’est parce que je suis un grand timide.
C’est surtout parce que je suis un grand bavard et que je suis souvent déçu par le résumé effectué par le journaliste (mais pas toujours!).
Cette fois encore, quand j’ai vu « interview » dans le sujet d’un email, je me suis renfrogné… Et en plus, il s’agit d’un étudiant qui veut me faire travailler à sa place! Mais cette fois, je vais faire exception, car il s’agit du lieu où j’ai passé mon voyage de noces…

Voici la lettre du coupable:

———————————
Bonjour,
Je m’apelle Wohler Paraita et je suis étudiant en 1ère année de LMD Maths Info à l’université de Polynésie Française.
Nous avons comme travail en première année de préparer un projet professionnel qui consiste à présenter un métier qui nous intéresserait, j’ai choisi le métier d’informaticien expert juridique et j’aimerais vous poser quelques questions.

Déjà pourrais-je citer votre nom dans mon projet ou préférez vous garder l’anonymat? Ensuite est ce que je peux citer votre blog dans mon projet?

Alors voici les questions que j’aimerais vous poser:

Qu’est ce qu’un informaticien expert juridique?
Quel rôle joue t-il dans une affaire?
Comment devient t-on expert informatique?
L’expert intervient t-il sur le terrain? (perquisition, se déplace sur les lieux pour effectuer sa mission etc…)
Quelle est la relation entre l’expert, l’avocat et le juge?
Y’a t-il une déontologie particulière? (différente de la déontologie des experts juridiques?)
La rémunération de l’expert?
Est ce qu’il y a beaucoup d’experts juridique informatique en France? Y’a t-il beaucoup de délits liés à l’informatique? Comment cela évolue t-il?

Par rapport a votre parcours personnel, est ce que vous pouvez me dire comment vous êtes devenu expert juridique?
Quelles études avez vous fait?

J’espère vraiment que vous pourrez prendre un peu de temps pour répondre a mon mail, je compte beaucoup sur votre interview, la plupart de la documentation que j’ai pu avoir proviens des liens que j’ai eu sur votre blog.

Amicalement, Paraita.
———————————

Bon.
Le style est à peu près correct, il n’y a pas trop de fautes d’orthographe, le ton est amical, le sentiment semble bon.
Je vais répondre.

Cher Wohler Paraita, ia ora na.

Je vous remercie d’avoir pensé à moi pour vous aider à préparer votre projet.
Comme de nombreux étudiants pensent aussi à moi pour leurs projets, je me permets de répondre à votre courrier directement par le biais de mon blog. Ceci vous permettant de prouver à vos enseignants que vous avez bien réalisé votre part du travail, tout en me permettant à moi de répondre à l’ensemble des étudiants se posant les mêmes questions, ce que j’avais refusé de faire dans ce billet.

Je vais répondre à vos questions le plus franchement possible, en me permettant parfois des liens vers des réponses déjà écrites que je ne souhaite pas paraphraser.

Tout d’abord, le métier que j’exerce ne s’appelle pas « informaticien expert juridique ». En effet, j’exerce le métier passionnant de responsable informatique dans une école d’ingénieurs. Le titre indiqué sur mes cartes de visite est « Responsable des Systèmes d’Information ». J’y sévis accessoirement comme professeur.

En France, « Expert Judiciaire », ce n’est pas une profession. C’est une activité au service de la Justice.

Pourrais-je citer votre nom dans mon projet ou préférez vous garder l’anonymat?
Je préfère apparaître sous mon pseudonyme Zythom dans votre projet. O Zythom to’u i’oa

Est ce que je peux citer votre blog dans mon projet?
Non seulement vous le pouvez, mais vous devez toujours citer vos sources dans vos travaux, sous la forme d’une référence bibliographique.

Qu’est ce qu’un informaticien expert juridique?
Lire l’article de wikipedia consacré aux experts judiciaires. Vous y trouverez d’ailleurs un lien vers mon blog qu’un confrère a eu la gentillesse de placer (et l’imprudence, cher confrère, votre adresse IP!). Vous pouvez lire également ceci et ceci.

Quel rôle joue t-il dans une affaire?
Il répond le plus clairement possible à des questions posées par un magistrat dans une affaire.

Comment devient t-on expert informatique?
La réponse est ici.

L’expert intervient t-il sur le terrain? (perquisition, se déplace sur les lieux pour effectuer sa mission etc…)
Oui, lire ce billet et celui-là, bien que dans mon cas, je travaille essentiellement sur des scellés, à la maison.

Quelle est la relation entre l’expert, l’avocat et le juge?
Les relations sont celles que l’on trouve entre professionnels à haut niveau de responsabilités: jamais un mot plus haut que l’autre, concentration, bonnes connaissances chacun de sa partie et de son rôle, tensions liées aux enjeux.

Y’a t-il une déontologie particulière? (différente de la déontologie des experts juridiques?)
A mon avis non.

La rémunération de l’expert?
Lire ce billet, puis celui-ci et enfin ceci.

Est ce qu’il y a beaucoup d’experts juridique informatique en France?
Votre question attend une réponse subjective. A mon avis (donc), il n’y a pas assez d’experts judiciaires en France, et les personnes les mieux à même de le devenir ne le souhaitent pas pour des raisons de complexité juridique. J’ai donc suggéré à nos candidats au poste de Président(e) de la République la solution suivante.

Y’a t-il beaucoup de délits liés à l’informatique?
Franchement, je n’en sais rien. Je dirais plutôt qu’il y a maintenant de plus en plus d’informatique liée aux délits.

Comment cela évolue t-il?
Personnellement, et c’est une des raisons principales concernant l’ouverture de ce blog, je constate une très nette augmentation des missions liées à la pédophilie. Est-ce parce qu’il y a plus de pédophiles qu’avant, est-ce parce qu’on les repère plus facilement, est-ce parce qu’on les recherche plus qu’avant, est-ce à cause d’Internet?

Par rapport a votre parcours personnel, est ce que vous pouvez me dire comment vous êtes devenu expert juridique?
J’ai rencontré une personne dont je suis tombé fou amoureux au point de l’épouser.
Il se trouve que cette personne est avocat(e) et moi informaticien(ne).
Un jour, cette personne m’a demandé de lui expliquer la partie informatique d’une affaire dans laquelle elle intervenait.
J’ai trouvé cela intéressant.
Elle m’a dit « mais pourquoi ne pas proposer tes services à la Justice? »
C’est ce que j’ai fait en déposant une demande pour devenir expert judiciaire.

Quelles études avez vous fait?
J’ai fait de longues études passionnantes. Mes amis m’ont longtemps appelé « le plus vieil étudiant de France ». J’estime que mes études ne sont pas terminées, même si j’ai maintenant la chance de pouvoir en vivre.

J’espère vraiment que vous pourrez prendre un peu de temps pour répondre a mon mail, je compte beaucoup sur votre interview, la plupart de la documentation que j’ai pu avoir proviens des liens que j’ai eu sur votre blog.
Amicalement, Paraita.

J’espère avoir répondu à vos attentes, malgré mes sarcasmes initiaux.
Vous me direz comment c’est passé la suite de votre projet, n’est-ce pas?
Amicalement, nana.
Zythom

Le domaine des Dieux

Vous avez toujours rêvé de disposer de votre nom de domaine bien à vous, avec son cortège de boite aux lettres à vos prénom et nom, votre site internet (mais pas trop compliqué hein!), un agenda, une messagerie instantanée, un blog…

Oui, mais tout ça, c’est très cher, et c’est très compliqué.

Bon, je vais voir si je peux vous faire ça pour moins de 100000 euros, ma petite dame.

Attention, ceux qui ont déjà versé une somme conséquente à leur prestataire vont s’en mordre les doigts.

1ère étape: achat du nom de domaine.
Mon choix: gandi.net
Pour moins de 15 euros TTC, vous vous achetez votre petit domaine bien à vous pour une année. Lisez bien les modes d’emploi, vérifiez bien les erreurs de frappe, et au besoin, faites vous aider par un « copain informaticien » pour bien comprendre chaque étape.

2e étape: l’hébergement.
Vous voulez des serveurs fiables avec une bande passante confortable, des boites aux lettres de grande capacité, en nombre quasi illimité, un petit site web de type « plaquette », le tout très simple à gérer?
Faites héberger gratuitement votre nom de domaine par Google avec Google Apps

3e étape: il n’y a pas de troisième étape.

Pour le blog, vous avez le choix entre gandi.net (offre incluse dans le prix de base) ou Google via blogger.com (le présent blog y est hébergé gratuitement). Pour les listes de diffusion, il vous suffit de passer par Google groups (listes privées fermées dans mon cas, réservées à mon groupe de proches).

Total de l’investissement = 15 euros TTC par an!
Et en plus, si vous gérez l’informatique d’un établissement d’enseignement supérieur, vous pouvez disposer ainsi d’un nombre illimité de boites aux lettres de 4.7 Go chacune (2000 dans mon cas)!!! Sans avoir à gérer les sauvegardes, les changements d’OS, les pannes serveurs, les temps d’accès, le SPAM…

Ah, j’entends certains me parler de confidentialités de leurs emails, gna gna gna. N’oubliez pas: un email qui circule sur internet est aussi confidentiel qu’une carte postale. Et certainement moins. Mais vous utiliserez alors GPG pour vous rassurer.

Vous l’avez compris, Google is still my friend…

Le Monde Informatique

Depuis quelques temps, LMI nous a quitté, tout au moins la version papier.
Cet hebdomadaire rythmait mon activité professionnelle et expertale.
Abonné à titre professionnel, j’en étais le lecteur principal sur mon lieu de travail, avant que l’ouvrage ne prenne place au centre de ressources documentaires de l’établissement, à destination des étudiants et des chercheurs.
Après quelques années passées sur les étagères, les numéros étaient voués à la destruction. Mais, avec la complicité de la documentaliste, je pouvais les récupérer pour stockage à la maison.

Dans certaines expertises, il m’est demandé un avis sur la valeur (financière) de tel ou tel logiciel ou matériel, dans le contexte de l’époque. Conserver cette revue (et d’autres) à mon domicile me permettait de constituer à bon compte une mémoire sur les us et coutumes, les termes en vogue, les technologies prometteuses et les flops.

Une autre raison à cette récupération, la principale en fait, est que j’adore les dessins de François Cointe.

D’un autre côté, c’est vrai qu’après avoir abandonné à peu près tous mes abonnements papiers pour préférer en général les abonnements (gratuits) à des flux RSS, je ne peux pas m’étonner de la disparition progressive des différents journaux papiers. Et quand je vois la piètre qualité de certains d’entre eux, je ne regrette pas cette évolution.

J’espère que tous les journalistes de qualité qui réalisaient « Le Monde Informatique » sauront rebondir.

Mais ce journal me manque.

Les missions pièges

Ou plutôt les pièges des missions.

J’ai deux stratégies pour établir un devis:

– la plus bête, mais la plus précise:

je fais le travail, j’en déduis le coût, j’établis un devis (forcément précis) qui, lorsqu’il est accepté, me permet d’être l’expert judiciaire le plus rapide du monde 🙂 Pourquoi cette stratégie peut-elle être bête: tout simplement lorsque le devis est refusé…

– la plus intelligente, mais la plus risquée:

Comme toute activité établissant des devis, mettre en place une grille d’estimation. Parfois on tombe au dessus, parfois au dessous. C’est rapide, propre et tout le monde est content. Alors quel est le risque? Et bien, c’est le petit détail qui a échappé et qui peut multiplier par deux ou trois le temps consacré…

Exemple:

J’ai eu à établir un devis préalablement à une expertise de type « recherche d’images pédophiles » (il faut croire que j’en deviens le spécialiste). Je regarde les missions de l’ordonnance, je contacte les personnes chargées des scellés pour en avoir le détail, je vais même jusqu’à récupérer les scellés pour savoir le type d’OS et les tailles de disques durs (une fois, après un devis basé sur les unités centrales, j’ai ouvert l’UC pour y trouver trois disques durs de 300 Go chacun… trop tard).

Dans ce dossier, une fois tout le matériel sous la main, j’ai établi un devis AVANT de commencer à travailler. Une semaine plus tard, le devis a été accepté. Je démarre alors mes investigations. Je contacte l’OPJ en charge du dossier pour avoir des éléments me permettant d’être plus efficace. Cela me permet d’avoir des mots clefs plus précis pour trouver certains types d’information, etc.

A la fin de la conversation, le gendarme me dit: « Et pourriez-vous me transmettre les images retrouvées sur deux cédéroms: l’un sous scellés, et sa copie pour investigation? »

Comment refuser?

Sauf que je n’avais pas prévu de mettre en évidence une montagne d’images pédophiles: 40 Go d’images et de films pédopornographiques, le tout mélangé avec une centaine de gigaoctets de films pornographiques!!!

J’en suis sorti mentalement rincé (relire ce billet pour comprendre).

C’est donc complètement lessivé par tout ce tri, que j’ai entrepris de graver les 20 DVD (10×2). Classer les données par paquet de 4Go et graver les fichiers en mode vérification, cela représente environ 1/4h par DVD. Multipliez par 20, c’est cinq heures de boulot hors devis (pour ma pomme).

Dans ce type de dossier, l’argent compte peu, mon temps non plus. Car finalement, le piège dans ce type de mission, ce n’est pas le devis raté, c’est de toucher le fond de la souffrance humaine: celle des enfants.

Et ça, c’est vraiment dur.

Portabilité du bricolage

J’ai reçu il y a quelques jours un ordinateur portable de marque Apple.

Je n’aime pas analyser les portables, vous allez comprendre pourquoi.

La devise de l’expert judiciaire en informatique est celle d’Hippocrate : Primum non nocere, qui se traduit par d’abord, ne pas nuire ou plus généralement avant tout, ne pas nuire à la preuve.

Il faut donc être sur de ne pas endommager ou écrire sur le disque dur que l’on doit analyser.

Dans mon cas, je ne maîtrise pas de système simple pour booter un Apple ibook G4 sur cédérom pour une prise d’image à travers le réseau. Il me faut donc démonter le portable pour en extraire le disque dur afin de le placer sur mon matériel d’analyse.

La galère commence.

Première phase, trouver sur internet un site qui décrit le plus précisément possible le démontage. En l’espèce, il s’agit de l’excellent site aberco.free.fr/ibook/demontage1.html qui me sauve la vie.

2ème phase: la préparation des outils. Après avoir étudié le problème en détail, il s’agit de faire l’inventaire de tout le matériel nécessaire. Ici, j’ai besoin de plusieurs tournevis cruciformes très fins, de tournevis Torx et d’un tournevis mou (une brosse à dent limée). Je recommande également le rangement d’un vaste espace de travail, ceci pour placer les différentes vis extraites sur des croquis de remontage.

3ème phase: le démontage. Personnellement, j’ai mis quatre heures! En effet, le propriétaire du portable apprécierait peu que son matériel lui soit rendu avec des marques de démontage (d’où le tournevis mou) ou avec des pièces mal remontées. Il faut utiliser le bon tournevis pour chaque vis afin de ne pas marquer la tête (de vis). Il faut placer la vis démontée sur une feuille blanche sur laquelle on aura reporté un croquis de la machine, pour être sur de la replacer au bon endroit. Il faut travailler au dessus du plan de travail (et non sur ses genoux) pour qu’une vis malicieuse qui saute de son emplacement ne rebondisse pas dans un endroit inaccessible.

Il faut démonter 42 vis sur un ibook G4 avant de pouvoir extraire son disque dur… Et elles sont presque toutes différentes! Certaines sont cachées derrière des petits aimants. Et pour couronner le tout, avec l’évolution de la fabrication, le portable que je démontais n’était pas exactement comme celui du site internet: certaines vis manquaient et d’autres, surnuméraires, étaient vicieusement cachées.

Règles d’or: quand vous avez enlevé toutes les vis, il en reste une cachée quelque part. Ne pas forcer. Rester calme.

Pour compliquer le tout, des clips maintiennent certains éléments plastiques qu’il faut forcer… mais pas trop.

Quatre heures, je vous dis!

Mais l’analyse en valait le coup…

PS: J’ai oublié de dire qu’il m’avait également fallu 4 heures pour remonter l’ensemble des pièces, avec quelques frayeurs quand je n’avais pas correctement repéré le trou dans lequel la vis devait être remontée (surtout vers les premières étapes du remontage).

J’en ai profité pour enlever la poussière accumulée sous le clavier et pour passer un coup de chiffon sur le parebrise.

Primum non nocere