La solitude de l’expert judiciaire

L’expert judiciaire exerce ces missions la plupart du temps seul. J’ai déjà raconté ici beaucoup d’anecdotes où je me suis senti bien seul face à mes écrans, en particulier lors d’analyses d’images et de films pédopornographiques, ou de visualisations de collections de vidéos ultra violentes… Mais la solitude peut se ressentir aussi autrement.

Il m’est arrivé, il y a quelques années, d’avoir à remplir une mission inhabituelle (pour moi) : un tribunal de commerce m’avait demandé de récupérer des données clients sur un serveur dans une entreprise qui venait de faire faillite et de faire l’inventaire du parc informatique afin de faciliter le travail du commissaire priseur.

J’ai d’ailleurs appris à mes dépens qu’il y a un certain nombre de points à vérifier avant de se déplacer pour une telle expertise. J’ai parlé de tout cela récemment cela dans le billet intitulé « Le siècle des lumières« . Voici la suite des évènements.

Quand un expert se déplace pour effectuer une mission, il est rarement mis au courant des détails très techniques qu’il va rencontrer. Dans cette affaire, et malgré mes nombreuses questions auprès de mes différents interlocuteurs, il m’était impossible d’avoir la moindre information technique intéressante : combien de PC, quel système d’exploitation (Windows, VMS, GCOS, Debian, AIX, Irix, Mac OS, NetBSD…), type des disques, leur capacité… Bon, par contre, tout le monde pouvait me donner le mot de passe du serveur (et c’était déjà ça).

Pour préparer mes affaires avant de partir, je procède donc exactement comme pour une expédition lointaine dans un pays dont on ne connaît ni la géographie ni le climat. Je mets dans une valise tous les éléments techniques qui pourraient m’être utile: disques de grosse capacité, nappes de fils, alimentations, tournevis, lampe électrique, unité centrale, écran, PC portable, papier, crayons, câbles et cartes réseaux, switchs, PQ…

Me voici donc, de bon matin, à deux cents km de chez moi, seul dans cette entreprise fermée depuis plus d’un an. Elle est située dans un grand appartement de six pièces. Il flotte dans l’air comme une odeur de renfermé. J’ouvre les volets.

Je repère très vite le serveur (installé dans la cuisine aménagée pour l’occasion en salle serveur). L’électricité ayant été remise la veille, j’appuie sur le bouton de démarrage après avoir vérifié l’état général des connexions électriques. Le serveur s’allume dans un bruit d’enfer qui semble normal.

Je regarde sur les murs de la cuisine d’anciens messages de « team building », des consignes divers, des dates à ne pas oublier, des numéros de téléphone de contacts d’urgence. Et dans un coin, une citation latine que devraient connaître tous les sysadmins : « Tempora si fuerint nubila, solus eris » (Lorsque viendra l’orage, tu seras seul).

Assis devant l’écran, je fais mes premières constations: bios, nombre et type de disques, OS, messages d’alerte… jusqu’à la fenêtre de demande d’identification. J’entre le mot de passe indiqué dans les documents qui m’ont été fournis: sésame ouvre toi, ça marche ! Je récupère les données sur mon disque externe reconnu par l’OS. C’est un coup de chance car aucune de mes nappes ne correspondent au système du serveur. Cela fait une heure que je suis là et la première partie des missions est déjà accomplie. Je suis content.

Là où cela s’est un peu corsé, c’est quand j’ai voulu remettre en état le réseau en place. En effet, de nombreuses données sont présentes sur les disques durs des différents PC et tous ne disposent pas de port USB, alors qu’ils sont tous connectés en réseau. Rien ne fonctionne, aucune machine ne voit le serveur. Petite inspection à quatre pattes en salle serveur. Je constate alors que le réseau a été « saboté ». Des câbles ont été retirés, certains branchés de manière à faire des boucles plus ou moins évidentes. A vue de nez, il manque une dizaine de câbles… Début des ennuis.

Je referme bien l’appartement à clef, puis commence à chercher un magasin d’informatique ou d’électronique. Nous sommes samedi midi, la ville est déserte. Je demande aux commerçants ouverts, mais ils sont incapables de me renseigner. Je découvre un magasin de bricolage à 10 km et je prends ma voiture pour le dévaliser… Victoire et retour dans l’entreprise.

Réseau fonctionnel, je commence à récupérer les données de chaque poste de travail (il y en a dix!). L’après midi bien entamé y passera. Le soir arrive, la pénombre aussi. Les yeux fatigués, je me lève pour allumer la lumière : rien. Tous les plafonniers ont été vidés de leurs néons et ampoules. J’allume tous les écrans et reprend le travail dans la lumière blafarde. Je sors ma lampe de poche et m’en sers pour me déplacer entre les meubles. Certains écrans grésillent. Je me sens seul.

Je préviens mon épouse de ne pas s’inquiéter. Les ombres et les fantômes de l’entreprise suffisent déjà à me mettre mal à l’aise. Quelques craquements se produisent dans les pièces voisines. Le changement de température sans doute. Au fait, il n’y a pas de chauffage… Je mets mon manteau et bouge un peu les bras pour me réchauffer. Je note sur ma « check list » de penser à prendre des vêtements chauds la prochaine fois.

23h. Fini. Je ramasse tous mes équipements, toutes mes affaires et toutes mes notes. Je remets tout en état. J’éteins et ferme tout. Me voici dans le couloir avec ma lampe de poche et mon sac de sport rempli de matériel sur l’épaule. Je me rends compte soudain que je n’ai pas pensé à prévenir les voisins ni la police de ma présence. J’ai vraiment l’air d’un cambrioleur. Par chance, personne ne viendra m’inquiéter.

Sur le chemin du retour, il n’y a personne sur la route.

Je suis encore seul.

Audience de mise en état

Il m’arrive de devoir me rendre dans un tribunal de mon ressort provincial pour remettre un rapport en main propre, ou pour aller chercher des scellés. Pour le commun des mortels dont je fais partie, un tribunal est un lieu très solennel où se jouent des vies. On ne rie pas dans un tribunal. On enlève sa casquette dans un tribunal par respect républicain, on craint de contrevenir à une règle inconnue, on rase les murs dans un tribunal…

J’avais une heure devant moi, et par une porte entrouverte, gardée par un policier, j’aperçois une certaine animation : des avocats, des magistrats et du public… Je me glisse au fond de la salle et écarquille les yeux tout en ouvrant bien grand(es) les oreilles.

Tant d’avocats et tant de monde dans la salle, quelle affaire pouvait donc bien se jouer ici dont je n’avais pas entendu parler, enfermé que j’étais dans mon bureau pendant les longues semaines de mon expertise ?

Non, une simple « mise en état ».

Si j’ai bien compris le concept, il s’agit pour les magistrats de faire convoquer à la même heure toutes les parties de toutes les affaires du jour et de voir si les affaires sont « en état » d’être traitées correctement le jour même. Le magistrat présent s’informe par exemple de la régularité de la procédure suivie dans chaque dossier, il règle les incidents liés à l’échange des conclusions et à la communication des pièces, etc. Accessoirement, il règle aussi l’ordre de passage des affaires. Priorité semble-t-il à l’avocat dont l’inscription au Barreau est la plus ancienne, mais aussi aux avocats venant de loin, ou aux affaires complexes nécessitant la présence de nombreuses personnes… Autant dire que si votre affaire est simple, que votre avocat est inscrit depuis peu au barreau local, ainsi que l’avocat de votre adversaire, vous n’êtes pas sorti du palais…

Si je parle de cela aujourd’hui, c’est qu’il me reste de ce souvenir un sentiment de malaise : j’étais assis dans un endroit de la salle où se trouvait un public essentiellement constitué des personnes concernées par les affaires du jour. Ces personnes avaient la mine sombre et visiblement rêvaient d’être ailleurs.

En face de nous, un joyeux ballet se déroulait sous nos yeux : les avocats se tutoyaient, des plaisanteries fusaient entre eux, avec le magistrat et le greffe. Bref, nous assistions à une réunion de travail « entre collègues » plutôt rigolote et détendue.

Sauf que je sentais que les personnes présentes n’étaient pas du tout dans cet état d’esprit. Leur affaire représentait à leur yeux un moment très important de leur vie. Leur temps est précieux (ils ont pris un jour de congé au travail), leurs attentes immenses, leurs angoisses extrêmes. Comment mon avocat peut-il plaisanter avec l’avocat de mon adversaire qui m’a tant fait souffrir ? Pourquoi ce climat de plaisanterie dans ce lieu ? Autant d’interrogations que je lisais sur les visages.

Maintenant je sais que deux avocats peuvent être amis et pourtant plaider l’un contre l’autre en défendant au mieux les intérêts de leurs clients respectifs. Leurs intelligences s’affrontent à travers le développement de leurs arguments, et de leur persuasion. Ils n’en restent pas moins amis « en dehors du travail ».

Mais sur leur lieu de travail, sachant que leurs clients les imaginent sur un ring, eux qui sont sur le grill, j’ai le sentiment qu’ils n’auraient pas du faire preuve de cette familiarité.

D’où le malaise autour de moi.

J’ai retenu la leçon pour mes expertises. Lorsque je connais bien un avocat apparaissant dans l’un de mes dossiers, lors de la réunion avec les parties je fais comme si je ne l’avais jamais vu, et ne lui réserve aucun accueil particulier, qui pourrait passer pour un traitement de faveur. Et je ne mange pas avec les avocats des parties. Et si je connais bien l’une des parties (le monde est petit), par exemple comme client ou fournisseur de l’entreprise où j’ai un vrai métier, je refuse le dossier à cause d’un conflit d’intérêt.

En expertise, je ne rigole pas souvent en fait.

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Image générée par ChatGPT 4.1 avec comme prompt le texte de ce billet

La salle derrière au fond

Lors d’une expertise, la première de mes missions était de venir prendre au tribunal deux ordinateurs mis sous scellés. En général, il me sont amené par des policiers ou des gendarmes, mais parfois le magistrat me demande de venir les chercher.

Une fois sur place, la greffière me dit : « Ah oui, mais le responsable des scellés est en vacances. Il va falloir que vous m’accompagniez pour aller les chercher. Et comme je ne sais pas trop ni où, ni comment ils sont rangés, cela peut nous demander un petit moment… »

J’avais fait 40 km pour arriver au tribunal, je n’allais pas faire la fine bouche et repartir les mains vides. Et puis, quand c’est demandé avec le sourire…

Nous voici donc partis à travers le dédale du tribunal, passant de couloir en couloir, montant d’un étage pour en redescendre deux, pour finir enfin par sortir par l’arrière et nous retrouver face à une gigantesque porte en bois d’un autre âge.

La greffière sort de son sac une clef comme on n’en voit que dans les films (vous savez, LA clef de la ville), la place dans la serrure et la tourne à deux mains. Nous entrons dans une salle sombre. Une fois les yeux habitués à la faible lumière issue de la seule lampe accrochée au plafond, je regarde autour de moi : je venais d’entrer dans le saint des saints, Le Lieu Interdit Au Public. Je venais aussi de faire un bon d’un ou deux siècles en arrière !

Des dizaines de fusils emballés dans des plastiques transparents tous évidemment munis de l’étiquette marron habituelle que l’on trouve sur tous les scellés (l’État doit avoir fabriqué au 19e siècle une quantité incroyable de ces étiquettes pour qu’elles aient toutes cet air suranné…)

Des couteaux, dont certains semblaient encore couverts de tâches sombres… Des épées, des cannes, des lampes, des manteaux, des postes de radio, des paquets, beaucoup de paquets ficelés (vous savez, cette ficelle grossière qui ressemble à de la paille)… Partout, du sol au plafond, serrés sur des étagères en bois d’une autre époque. J’avais l’impression d’être dans un Simenon. Je m’attendais à voir surgir le commissaire Maigret derrière une étagère.

J’étais en train de vérifier si je ne détectais pas l’odeur de la pipe du commissaire quand la greffière me sortit de ma fascination : « Bon, Monsieur l’expert, il faut trouver dans ce bazar, deux ordinateurs sous scellés numéro XZ65… Je commence par la gauche et vous par la droite. »

Mon rêve de gamin devenait réalité : fouiller la caverne d’Ali Baba !!!

Pendant une demi heure nous avons exploré (sans déranger) ce chaos ordonné, ce bazar étiqueté. J’ai touché du doigt des affaires criminelles terribles (terribles dans ma tête bien sur), des objets chargés d’histoires horribles. Des ombres terrifiantes régnaient sur ce lieu et visiblement je n’étais pas le bienvenu. Je sens encore l’odeur de poussière et de vieux papiers, comme dans un vieux grenier.

C’est la greffière qui a trouvé les ordinateurs.

Ils faisaient un peu tâches dans ce lieu d’un autre âge.

Depuis, je suis retourné souvent dans cette salle, mais jamais plus je n’ai retrouvé les sensations de cette première fois.

salleau fond
Image générée avec Gemini 2.5 flash (prompt en ALT text)

Un réseau bien hospitalier

Dans une affaire de pédophilie (encore une !), le magistrat instructeur me demandait, entre autres choses, de « fournir la liste de toutes les adresses emails présentes sur le disque dur objet du scellé n°N. »

Une fois en possession du scellé, et muni de mes outils opensource d’investigations, j’obtiens au bout de quelques heures de recherches, une longue liste d’emails que je commence à parcourir, et très vite, je remarque qu’un nom de domaine revient très souvent.

Et là, mon sang se glace : le nom de domaine correspond à celui d’un hôpital ! Des médecins impliqués dans un réseau pédophile !!!

On dit souvent aux experts de remplir leur mission, toute leur mission, rien que leur mission. Strictement parlant, j’avais terminé cette mission, car je pouvais fournir une liste de tous les emails trouvés sur ce scellé.

Mais je ne pouvais pas m’arrêter là, et j’ai commencé à écrire sur une feuille qui écrit à qui. Comme la liste des emails était assez longue, ma feuille a commencé à ne plus ressembler à rien. J’ai eu alors l’idée d’utiliser un tableur. J’ai construit ce que l’on appelle en mathématique une matrice d’adjacence, ce qui permet de représenter un graphe orienté (qui écrit à qui). Ça m’a pris tout un week-end.

J’ai ensuite appliqué un peu de théorie des graphes (merci internet) : l’algorithme Weakly Connected Components (WCC) qui permet de trouver les sous graphes distincts dans un graphe.

Et là, j’ai découvert DEUX ensembles disjoints de correspondances ! En poussant un peu plus loin l’analyse jusqu’au contenu des emails, il y avait d’un côté, un ensemble de personnes qui s’écrivent, avec certains courriers à thème pédophile, de l’autre un ensemble d’emails qui relatent plutôt des faits médicaux.

J’ai donc poussée encore un peu plus loin en regardant les dates des fichiers présents et effacés du disque dur. Après analyse (et aidé par la gendarmerie), il s’est avéré que l’ordinateur avait commencé sa carrière au sein d’un hôpital, avant d’être vendu d’occasion pour finir dans les mains d’un pédophile. Les données effacées AVANT la vente étaient toujours présentes sur le disque dur mal effacé.

J’avais failli inscrire dans mon rapport des personnes complètement étrangères à cette affaire !

« La mission, rien que la mission, toute la mission. » Me répétait mon vieux guide d’expertise… Oui mais ! Je n’étais pas très chaud pour impliquer des personnes dont le seul tort était d’avoir leur email encore présent sur un disque dur mal effacé…

J’ai alors contacté le magistrat instructeur pour avis. Celui-ci m’a laissé le choix entre « La mission, rien que la mission, toute la mission » ou « mouillez vous un peu et faites un pré-tri ».

J’ai donc un peu mouillé ma chemise et je n’ai fait mention que des emails du réseau pédophile.

Mais quand j’y repense aujourd’hui, j’ai toujours un peu froid dans le dos.
Des restes de transpiration sans doute.

Image générée par Gemini banana et représentant un tableau blanc avec deux graphes disjoints contenant de nombreux noeuds

Photos d’écran

Lorsqu’un magistrat me donne comme mission d’analyser le contenu d’un ordinateur mis sous scellé pour y détecter la présence éventuelle de films et photos pédopornographiques, je sais que la tâche va être difficile. D’une part, parce qu’il va falloir extraire toutes les images et vidéos du disque dur, y compris celles qui sont effacées et celles partiellement récupérables, mais aussi parce qu’il va falloir regarder des centaines de milliers d’images et de films pour en déterminer le caractères pédopornographiques.

Avant d’extraire les données d’une copie du disque dur, je prends toujours quelques minutes pour me promener sur le disque dur en ayant démarré l’image en lecture seule sur une machine virtuelle. Cela me permet de mieux comprendre l’organisation des rangements des données sur le disque, et de commencer à me faire une idée de la difficulté de la mission : y a-t-il des logiciels de stéganographies, des outils de chiffrement, l’ordinateur est-il « bizarrement » vide, etc.

Dans cette affaire, je suis tombé sur un répertoire intitulé « print screens » contenant environ 5000 photos. Je regarde quelques unes de ces photos, ainsi que les dates de création des images: il s’agit de photos d’écran.

Sur l’ordinateur était installé un logiciel de copie d’écran automatique : une photo de l’écran était prise toutes les 10 minutes et copiée dans ce répertoire ! Je n’ai pas su dire si le logiciel avait été volontairement installé par le propriétaire du logiciel, ou par un tiers, mais le fait est que toutes les sessions du compte unique configuré sur l’ordinateur était photographiées toutes les 10mn depuis un certain temps.

J’ai ainsi pu, sans me fatiguer et de façon assez détaillée, avoir une idée de l’utilisation de cet ordinateur : les contenus des cédéroms qui ont été gravés, les impressions, les mails échangés, etc. Un slowmotion basé sur une prise toutes les 10mn…

Et effectivement, cela m’a appris beaucoup de choses sur l’utilisateur principal de l’ordinateur, confirmées par les extractions de données effectuées ensuite.

« Sale affaire, du sexe et du crime », jouait Yolande Moreau dans les années 80.
Rien n’a changé.

Image générée par Gemini avec le prompt suivant : "dessine une touche clavier avec écris "slowmotion" dessus"

Faire parler l’imprimante

Je ne suis pas très friand de mondanités et j’arrive à échapper à presque toutes les rencontres informelles entre experts de justice et magistrats. Je n’aime pas l’idée de me mettre en valeur pour me vendre, et les conversations sont souvent monopolisées par quelques égos inopportuns.

Pour autant, il m’est arrivé de me retrouver invité à une audience solennelle où un confrère a eu l’idée curieuse de me présenter au nouveau magistrat instructeur. Pensant échanger quelques banalités pendant cinq minutes, je fus surpris lorsqu’il me demanda « Bon, qu’est-ce que vous savez faire? ».

Moi: « Heu, ben, heu, je sais extraire des informations d’un disque dur… »

Lui: « Oui, certes, mais qu’est-ce que vous savez faire d’extraordinaire? »

Moi: « Ben, en fait, rien d’extraordinaire. Je connais bien les procédures, je connais bien l’informatique, mais je ne vois rien de particulièrement extraordinaire à raconter. »

Lui: « Ah bon? Là d’où je viens, je travaillais avec un expert capable de faire parler les imprimantes »

Moi: « Ah, ça !
Oui, cela va dépendre du modèle et du contexte mais il ne devrait pas y avoir de problème. »

Et me voilà parti dans un exposé général sur la technologie des imprimantes, où j’explique que j’ai déjà eu à démonter une vieille imprimante pour y chercher un composant de stockage. J’ai parlé des photocopieurs/imprimantes en expliquant comment récupérer les dernières impressions stockées sur le disque dur interne du photocopieur.

Parfois les données sont chiffrées par le constructeur, il faut alors le contacter pour pouvoir récupérer les informations.

Pour les imprimantes des particuliers, le plus simple reste d’analyser le contenu du disque dur des ordinateurs qui conservent trace des fichiers générés lors des impressions. Il « suffit » de disposer des logiciels analysant les différents langages d’impression utilisés par les constructeurs d’imprimante.

Le magistrat m’écoute attentivement, puis me dit d’un regard amusé :
« un grand pouvoir donne une grande responsabilité… »

Je n’ai jamais su s’il faisait référence à Winston Churchil ou à Spider-Man. Ni s’il évoquait l’intrusion dans le monde du secret, du confidentiel, de la vie privée. Ou s’il se moquait gentiment de moi.

Mais depuis, quand je passe près d’une imprimante, je pense « toi, si tu pouvais parler, qu’est-ce que tu pourrais raconter? »

Et parfois, cela me fait peur.

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Duplicateur à alcool de mon enfance – crédit Prosopee, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Le siècle des lumières

Être expert judiciaire en informatique, c’est devoir être prêt à tout et devoir tout savoir sur tout en matière informatique.

Je reçois un jour une mission dans laquelle le magistrat me demande de récupérer tout un ensemble d’informations techniques (noms de domaine, mots de passe, données, etc.) pour les clients d’une entreprise informatique ayant fait faillite.

La mission demandait également de faire un inventaire complet du matériel informatique de l’entreprise afin que celui-ci soit mise en vente aux enchères, et me donnait les coordonnées du commissaire priseur qui allait organiser la vente.

Je contacte le commissaire priseur pour avoir le plus de détails techniques, même approximatifs, sur le matériel : est-ce que les ordinateurs sont sous Windows, MacOS, GNU/Linux ? Y a-t-il des serveurs ? Un réseau local avec des actifs réseaux ? Dispose-t-il de certains des mots de passe (en particulier ceux des comptes admin) ?

A la fin de notre appel téléphonique, le commissaire priseur m’informe qu’il dispose des clefs permettant de rentrer dans l’entreprise… Oups, j’avais omis de poser cette question. Ouf donc, et nous prenons rendez-vous.

Le jour J, j’ai posé une journée de congés, j’ai rempli ma voiture de tous les matériels qui pourraient me permettre de résoudre tous les problèmes inconnus qui pourraient se présenter : j’ai tous les types de câbles, tous les connecteurs de branchement, une quantité impressionnante de disques durs, de clés USB, de chargeurs, etc. J’ai ma machine d’analyse pour casser les mots de passe, les DVD de boot adéquats, les tournevis de tous types pour ouvrir les machines… Et de quoi me nourrir car l’entreprise est à 100 km de mon domicile.

J’arrive sur place à l’heure convenue, et le commissaire priseur m’ouvre les portes. Nous faisons rapidement le tour du propriétaire, et je m’assure avoir bien accès à toutes les pièces, y compris la salle serveur.

Je m’apprête à remplir mes missions quand soudain un horrible doute me prend.

Je me tourne vers le commissaire priseur :
« Y a-t-il de l’électricité ? »
« Non, le compteur a été coupé il y a plusieurs mois. »
« Et comment vais-je analyser le contenu des ordinateurs ? »
« Ben c’est vous le spécialiste. »

200 km pour rien, une journée de perdue.

Maintenant je sais quelle question il faut ajouter à ma « check list » d’avant expertise.

Dessine moi une checklist avec des ampoules. Les ampoules doivent être devant les cases à cocher de la checklist.
Création Zythom avec Gemini 2.5 Flash – Le prompt utilisé est en ALT.

La poubelle est pleine

Un expert judiciaire en informatique se doit de disposer de logiciels (parfois forts onéreux !) permettant de récupérer les fichiers effacés sur les disques durs saisis. Cela demande la très bonne maîtrise de ces logiciels, mais aussi la meilleure compréhension des concepts sous-jacents parfois complexes concernant les supports de stockage : le rôle du système de fichiers, l’organisation physique du disque (pistes, secteurs, clusters…), la structure logique associée, les métadonnées, les tables d’allocation, le partitionnement, les volumes, les couches d’abstraction comme le FTL, etc.

C’est indispensable lorsque l’on intervient pour une expertise de disque dur. Mais parfois, les choses se passent de manière beaucoup plus simple…

Dans une expertise où j’accompagnais la maréchaussée lors d’une perquisition, une fois les mots de passe obtenus sur simple demande (Ah le prestige de l’uniforme…), j’étais prêt à sortir tout mon savoir faire pour impressionner mon petit monde. J’avais dans mon coffre de voiture ma station d’analyse de disque dur après copie bit à bit avec bloqueur d’écriture, j’avais tous les câbles de branchements possibles, j’avais une grande capacité de stockage à base de disques durs vierges.

Le magistrat instructeur qui m’avait missionné demandait dans son ordonnance de consulter d’abord le matériel sur place, et de ne procéder à sa copie et mise sous scellés qu’en dernier recours.

J’avais donc allumé l’ordinateur du suspect, et j’étais concentré à parcourir son disque dur, en présence des gendarmes qui discutaient entre eux. A un moment, le gendarme qui regardait l’écran par dessus mon épaule me dit: « tiens la corbeille n’est pas vidée ».

« Oui, oui, j’ai vu » répondis-je. « Je regarde un peu l’organisation générale des données pour me faire une idée ».

Je finis quand même par ouvrir la corbeille.

J’ai alors une bonne surprise : la totalité des documents supprimés depuis le début de l’utilisation de cet ordinateur se trouvaient encore dans la corbeille ! Tous les documents qui intéressaient l’enquêteur s’y trouvaient, car le propriétaire de la machine pensait qu’il suffisait de faire « supprimer » pour détruire définitivement un fichier. Le suspect avait ainsi regroupé en un seul endroit tous les documents qu’il voulait cacher. Il ne restait plus qu’à les récupérer et les ouvrir un par un.

C’est vrai que mes honoraires dans cette expertise ont du avoir du mal à passer auprès du gendarme que j’accompagnais… Mais j’ai des frais : il faut que je rembourse mes logiciels d’investigation, mes câbles, mes disques durs…

Image créée avec Gemini 2.5 Flash. Le prompt utilisé est "dessine une poubelle de rue avec le couvercle légèrement entrouvert et des yeux qui regardent dehors. La poubelle est en noir et blanc"
Création Zythom avec Gemini 2.5 Flash – Le prompt utilisé est en ALT.

Une histoire d’onduleurs

Un jour, j’ai été missionné comme expert judiciaire par un magistrat sur un dossier de litige entre une entreprise et son fournisseur d’onduleurs. L’affaire semblait plutôt simple. La salle serveurs de l’entreprise était maintenue sous tension par un groupe d’onduleurs, eux-mêmes alimentés par un groupe électrogène. Un matin, les salariés ont trouvé les serveurs éteints. En essayant de les redémarrer, ils n’ont pu que constater que les onduleurs n’étaient plus opérationnels. Le litige avec le fournisseur des onduleurs, qui assurait également leur entretien, commence là.

J’ai accepté la mission, j’ai contacté les avocats et les parties concernées pour trouver une date de première réunion d’expertise, et le jour J me voilà sur place pour étudier les pièces du dossier et les lieux.

La salle serveurs est plutôt grande pour ce type d’entreprise, les onduleurs dysfonctionnels ont été laissés sur place à côté de leurs remplaçants. J’analyse sur pièce et sur place l’ensemble du système et tout semble bien dimensionné.

Mon problème est que le magistrat a indiqué dans les missions qu’il faut que je découvre la cause du dysfonctionnement. Un sous-dimensionnement ou un manque d’entretien aurait pu être la cause de la panne mais ce n’est pas le cas ici. La journée d’expertise se passe et je collecte le plus d’informations possibles en plus des copies des dossiers des parties. Une date est prise pour une deuxième réunion dans deux mois, premier créneau disponible pour tout le monde. Je rentre chez moi dubitatif.

Il y a beaucoup de causes possibles pour qu’un onduleur tombe en panne : surcharge, surtension, problème de batteries, de composants, une surchauffe, une humidité excessive, etc. Mais mon problème ici est que tout le groupe d’onduleurs est devenu dysfonctionnel, que la maintenance est régulière, que les équipements sont récents, que les locaux sont adaptés et l’alimentation électrique stable.

Il va falloir démonter et analyser l’intérieur des onduleurs. Et pour cela, je vais devoir m’adjoindre les services d’un sapiteur, ce qui est toujours une complexité dans la procédure. Mais je dois me rendre à l’évidence, c’est le moyen le plus efficace pour résoudre cette énigme. Je trouve un technicien pointu sur ce type d’onduleur et lui propose d’intervenir à la date de la prochaine réunion d’expertise.

Parmi mes hypothèses de cause possibles de cette panne, la surtension arrive en bonne position. Problème : comment savoir si une surtension électrique a eu lieu sur le réseau de transport d’électricité d’EDF, géré par sa filiale RTE ? Je me doute bien que ce réseau est supervisé par des sondes qui gardent un historique, mais comment accéder à cette information ? Mes contacts chez EDF se limitent à mon réseau familial et professionnelle et tous travaillent dans des bureaux parisiens loin du terrain…

Je me dis qu’un coup de foudre sur un pylône peut donner lieu à une surtension, mais qui contacter pour savoir si la foudre est tombée telle nuit, il y a six mois ? Je ne connais personne dans mon cercle de contacts qui saurait répondre à cette question précise…

Je pense alors à la presse quotidienne régionale. Mon beau père est abonné à un titre papier et je sais qu’il garde beaucoup de ses exemplaires. Lorsque je passe le voir, je lui demande les exemplaires publiés ce jour là et les jours suivants. J’ai de la chance, il les a gardé et je commence à les feuilleter. Rien…

J’emmène les exemplaires du journal en lui promettant d’en prendre soin et de les lui ramener, et une fois chez moi, je lis chaque page sur les affaires locales à la recherche d’une piste. Et bingo !

Ceux qui suivent ce blog depuis longtemps, ont peut-être lu ce billet de 2013 intitulé « l’incendie » où je raconte un événement qui m’avait bien secoué en tant que responsable technique : l’incendie du poste de transformation électrique de mon entreprise pendant un dimanche d’été mémorable ; allez le (re)lire, j’ai appris beaucoup de choses ce jour là, dont la part de chance que j’ai eu.

Et en lisant les journaux gardés par mon beau père, je vois que la fameuse nuit où les onduleurs ont rendu l’âme, un transformateur a pris feu dans un quartier proche de l’entreprise. Le feu a été rapidement circonscrit et le courant tout aussi rapidement rétabli. Mais je me souviens d’avoir appris pendant ma propre expérience que les transformateurs sont reliés ensemble dans une boucle locale, qui permet d’isoler le transformateur défectueux pour rétablir rapidement le courant chez les clients ne dépendant pas directement de ce transformateur. L’inconvénient est qu’une panne brutale d’un transformateur impacte tout aussi brutalement les autres transformateurs, avec une possibilité non nulle de surtension.

Le technicien sapiteur a pu prouver que la cause de la panne des onduleurs était liée à une surtension et j’ai pu proposer au magistrat de m’aider à obtenir de RTE les mesures de la supervision du réseau électrique de cette fameuse nuit, mesures qui montraient une brève surtension importante du réseau au moment de l’incendie du transformateur voisin.

J’ai pu déposer un rapport d’expert judiciaire précis et argumenté.

Merci à la presse quotidienne régionale (et à mon beau père).

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Les sites de rencontre

La mission confiée par le magistrat était simple : quel était le contenu des discussions de Madame Y avec les contacts qu’elle avait sur l’application de rencontre X, et en particulier avec Monsieur Z ?

Nous sommes dans les années 2000, les gendarmes commencent à peine à utiliser des ordinateurs personnels (personnels signifiant ici qu’ils les ont achetés à titre personnel et les utilisent dans le cadre professionnel), les policiers tapent sur des machines à écrire, internet peine à arriver jusqu’aux casernes et aux commissariats…

Ce type de dossier est donc confié à des particuliers inscrits sur un annuaire de Cour d’Appel, ce qui fait d’eux des experts judiciaires.

Me voici donc muni d’une réquisition judiciaire à faxer au service ad hoc de la société éditrice de l’application de rencontre, qui, après moultes relances et coups de téléphone (la plupart des sociétés étaient joignables par téléphone à cette époque) m’a donné accès à tous les échanges de Madame Y.

Madame Y mentait un peu sur son âge, et ses photos étaient prises sous un angle flatteur, et correspondaient à un peu moins que l’âge avoué. Son profil était enjoué et dynamique, et tous ses divertissements favoris y étaient cochés dans l’espoir d’un partage réciproque.

L’enquête de police me donnait beaucoup d’éléments, et donc je pouvais facilement mesurer les (petits) écarts dans la description que Madame Y faisait d’elle-même, mais dans l’ensemble le profil correspondait. Madame Y était bien une femme, célibataire, cherchant l’amour avec l’aide d’un algorithme s’appliquant sur une grande quantité de profils, bien au delà de ce que peut offrir un nombre de rencontres IRL.

Madame Y a répondu à quelques unes des nombreuses sollicitations et entretenu des échanges avec plusieurs personnes, jusqu’à nouer un dialogue plus sérieux avec l’une d’entre elle : Monsieur Z. D’abord anodins, les échanges se sont faits plus personnels, puis plus intimes, mais sans verser dans les échanges de photos pornographiques.

Fasciné, j’ai vu grandir sous forme épistolaire, une amitié puis une affection, et pour finir une passion enflammée.

La question de la rencontre IRL entre les deux protagonistes a fini par se poser. Et là, coup de théâtre : Monsieur Z a avoué qu’il était en fait… une femme. QUOI, mais tu m’as donc menti pendant tout ce temps ! Je suis tombé follement amoureuse d’un homme qui n’existe pas !

Les échanges sur l’application se sont brutalement interrompus.
Mais pas dans la vie réelle.
Madame Y était profondément choquée et déçue, et son amour s’est transformé en haine. Elle a déposé plainte et les enquêteurs sont vites remontés jusqu’à son interlocuteur/trice avec tous les éléments qu’elle a pu leur fournir.
Mon travail d’expert judiciaire s’est limité à l’accès à leurs échanges sur l’application et à les retranscrire.

Mes investigations ont été rapides, et le rapport a été rendu en un temps record, quelques semaines à peine après avoir été saisi (le plus long ayant été de contacter l’entreprise en charge de l’application de rencontre pour avoir accès aux données). Mais j’ai pu suivre la procédure après ma mission (ce qui est exceptionnel), et me rendre compte de ce que la haine peut amener comme acharnement, comme instrumentalisation de la justice à des fins de vengeance… Je doute fort que « Monsieur » Z ne s’inscrive de si tôt sur une application de rencontre.

Ainsi est faite la nature humaine.

Pour ma part, j’utilise plusieurs applications de rencontre, mais uniquement pour rencontrer des personnes ayant envie de me faire découvrir Paris de manière platonique. Mon profil est désarmant de sincérité et de transparence, ce qui me vaut la moquerie de la plupart des utilisateurs de ces applications. Mais j’y ai rencontré de belles personnes, et j’y ai noué de solides amitiés. Et ne vous inquiétez pas, Mme Zythom est au courant et encourage ma démarche.
Mais cela est une autre histoire.

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