J’aime l’IA mais

J’ai découvert internet réellement en 1988 lorsque j’ai démarré mon doctorat dans un laboratoire de recherche à Paris. A cette époque, point de HTML ni de web, mais des commandes UNIX sur des stations de travail, permettant d’envoyer un email, de télécharger un fichier ou d’exécuter une session sur un ordinateur distant. C’était génial.

A l’époque, j’expliquais autour de moi ce qu’était internet (pour un chercheur) et je disais à tout le monde : « j’aime internet ». Puis le temps est passé, ce que j’appelai internet a évolué, s’est démocratisé, s’est transformé en ce que l’on connaît aujourd’hui. Plus personne ne dit « j’aime internet », ni d’ailleurs « j’aime l’informatique ». Internet relie presque tous les humains, pour le meilleur et pour le pire, et malheureusement, j’ai l’impression, souvent pour le pire.

Dans le laboratoire de recherche où j’ai découvert l’existence d’internet, j’étais inscrit en thèse post diplôme d’ingénieur en informatique : je préparais un doctorat en électronique consacré à l’apprentissage des réseaux de neurones bouclés. La première vague d’intelligence artificielle, démarrée à la fin des années 50 avec l’invention du Perceptron, avait connu un coup d’arrêt à la fin des années 60 par un article de Minsky et Paperts qui montrait l’impasse de ce type d’outil dans le cadre de problèmes non linéaires. La deuxième vague de l’IA est survenue en 1985 après la parution d’un célèbre article écrit par Rumelhart, Hinton et Williams intitulé « Learning representations by back-propagating errors », dans lequel ils décrivaient l’algorithme de rétropropagation du gradient appliqué aux réseaux de neurones multicouches.

Ma thèse a consisté à généraliser cet algorithme à des réseaux de neurones bouclés complètement connectés, avec une application à la modélisation temporelle, et en particulier à la commande de processus non linéaires.

A cette époque, j’expliquais mon travail avec passion, et je disais autour de moi que j’aimais l’IA.

Une fois docteur ingénieur, je suis devenu Maître de conférence et avec mes collègues chercheurs, nous mettions au point des outils permettant la reconnaissance automatique des caractères manuscrits, la reconnaissance automatique des objets, la détection des cancers du sein sur des mammographies.

Nos travaux étaient très axés sur la modélisation : pour reconnaître une tumeur, il faut en avoir vu une centaine (sous plusieurs angles), savoir la différencier d’une tâche ou d’un grain de beauté, connaître ses dimensions approximatives (il n’y a pas de tumeur de 100m de long), et en faire un modèle cognitif dans un réseau de neurones. Ce réseau reconnaîtra alors quasi instantanément presque toutes les tumeurs, quelque soit leur forme et l’angle de vue.

Mon travail consistait à introduire le facteur temps (l’évolution d’une tumeur) dans le réseau de neurones en le rebouclant sur lui-même, et à élaguer le nombre de neurones et de liaisons pour obtenir les réseaux de neurones les plus efficaces possibles.

Je disais à tout le monde autour de moi que j’aimais l’IA.

Aujourd’hui, l’IA a beaucoup évolué, avec des outils probabilistes extraordinaires autour de la génération de mots et d’images. Cela ouvre des perspectives énormes dans le rapprochement des peuples avec par exemple la traduction instantanée.

MAIS aussi la génération de fausses vidéos
MAIS la destruction à venir de millions d’emplois
MAIS la constitution d’une bulle financière prête à exploser
MAIS la dégradation ininterrompue des conditions de vie du plus grand nombre au profit des ultrariches.

J’aime l’IA mais pas celle-là.

J’ai construit ma passion sur un rêve, et le réveil est douloureux.

vih
Extrait de https://salemoment.tumblr.com/
avec l’aimable autorisation de l’auteur Olivier Ka

6 réflexions sur « J’aime l’IA mais »

  1. bonjour,

    je suis toujours votre blog avec intérêt.
    Je réagis cette fois à deux de vos conclusions du jour :
    « MAIS la destruction à venir de millions d’emplois » : la page de commentaires est elle assez longue pour recenser tous les cas d’invention qui on a accusé au départ de détruire des emplois alors qu’il y a de plus en plus d’emplois dans le monde (et en France) ?

    « MAIS la dégradation ininterrompue des conditions de vie du plus grand nombre au profit des ultrariches. » : je ne vois pas 1/le lien immédiat entre l’IA et la dégradation des conditions de vie (et n’a-t-on pas dit la même chose de l’invention des villes, de la machine à vapeur, du web, etc ?) d’une part, et 2/le lien entre l’IA et le profit des ultrariches (« ultra », c’est à partir de combien de millions d’euros divisés par le nombre d’employés) d’autre part.

    Très bonne années 2026 avec plein de billets (de blog).
    Benoît

  2. Malheureusement l’utopie de la langue unique pour que les peuples se comprennent a vécu…et les exemples ne manquent pas de peuples avec une langue commune qui se massacrent au nom de je ne sais qui ou quoi…

    IA comme Internet sont des termes vagues qui regroupent le meilleur comme le pire. Et si on se focalise sur la partie « générative » aujourd’hui, il y a heureusement d’autres pans plus intéressants et éthiques … mais qui ne rencontrent pas toujours les financements.

    • Je ne parle pas de langue unique, mais bien de pouvoir parler dans sa langue avec quelqu’un qui ne la connaît pas (traduction instantanée).
      Je reste un passionné d’IA (au sens vague et général) mais je suis désolé de voir quelques entreprises investir autant dans les IAGen uniquement pour des raisons de marché (et la bulle fera mal quand elle éclatera).

  3. Bonjour et meilleurs vœux !
    Je vous lis depuis super longtemps, c’est pourquoi je pose cette question sans aucune animosité.
    Je trouve le billet d’aujourd’hui un peu paradoxal, vu que depuis quelques temps vos billets sont régulièrement illustrés par une image générée par IA.
    Je pense qu’une partie des explications se trouve dans cette phrase :
    « Aujourd’hui, l’IA a beaucoup évolué, avec des outils probabilistes extraordinaires autour de la génération de mots et d’images. »
    Mais, concernant la génération d’images notamment, je n’arrive pas à voir au delà du côté gadget (hi hi j’ai généré une photo rigolote si je caricature). En tout cas, aucune application qui ne contrebalancerait toutes les contreparties que vous listez. On pourrait d’ailleurs ajouter les conditions de travail des petites mains dans les pays sous-développés qui participent à l’entraînement des IA ainsi que l’utilisation d’œuvres protégées sans le consentement de leur auteur.

    Est-ce que vous pensez qu’on puisse encore utiliser sereinement l’IA dans ces conditions là ?

    NB : je parle uniquement d’IA générative de génération de texte et d’image. Pas d’applications scientifiques pour calculer le repliement des protéines, détecter des cancers, etc.

    • Les outils actuels d’IA sont extraordinaires et j’en suis un grand consommateur. Je code avec, je génère des images, je traduis des textes, je résume des réunions, je mène des attaques avec ma red team, etc.

      Par exemple, pour illustrer par une image un article de blog, il me faut parfois plus de temps pour trouver l’image que pour écrire le billet. Avec une IA spécialisée, il me faut quelques minutes.

      Les outils d’IA sont d’extraordinaires outils permettant un gain de productivité.

      Je me sens malgré tout un peu comme Jean-François Pilâtre de Rozier (le premier homme à avoir volé) qui assisterait aujourd’hui au largage de bombes par un avion bombardier…

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