Le noir

C’est lui qui m’avait ouvert la porte. Il ne pouvait pas me reconnaître puisque je venais pour la première fois. Il a ri en me faisant entrer tout en me demandant si mon voyage s’était bien passé.

Une heure plus tôt, j’étais complètement perdu en rase campagne.

Cette expertise judiciaire commençait mal.

C’était avant que je n’achète un GPS.

C’était avant que je ne m’équipe d’un téléphone portable.

Pourtant j’avais l’adresse, mais j’avais oublié mon atlas routier et je n’avais qu’une carte de France pour me guider. La maison était isolée en pleine campagne, mais sa mère m’avait expliqué le chemin, quand je m’étais résolu à appeler d’une cabine téléphonique d’un village voisin.

J’avais fini par trouver le chemin boueux qui semblait plus fait pour les tracteurs que pour ma 205 usée.

Et c’est lui qui m’ouvrait la porte.

Lui, le malvoyant.

Sur le papier, le dossier semblait plutôt simple: un ordinateur équipé de logiciels spécifiques aux malvoyants avait été livré, mais le système ne fonctionnait pas correctement. Le fournisseur ne voulait rien savoir et toute l’affaire avait été portée devant la justice. Le magistrat m’avait choisi sur la liste des experts judiciaires pour expertiser l’ensemble informatique. C’était une de mes premières affaires, en tout cas la première chez l’habitant.

J’avais convoqué les deux parties pour une réunion d’expertise sur le lieu où se trouvait le matériel objet du litige. Après une demi-heure d’attente, j’ai du me résigner à commencer en l’absence du fournisseur qui n’a pas daigné se présenter ni s’excuser.

J’étais donc seul avec ce jeune-presque-aveugle et sa maman.

Je découvrais pour la première fois tous les problèmes que peut rencontrer une personne qui ne voit presque rien, en tout cas rien comme moi. Ce jeune avait perdu sa vision centrale et ne voyait qu’avec la vision périphérique. Pour mieux comprendre son problème, essayez de lire ce billet en regardant à côté de l’écran…

C’est fou dans ces cas là le nombre de bévues que l’on peut faire:

“Vous voyez ce réglage? Heu…”

“Mais le problème est lumineux…”

“C’est clair, heu…”

Le système informatique était composé d’un PC normal équipé d’un écran gigantesque pour l’époque (les écrans plats n’existaient pas encore): un 24″ cathodique. Le système d’exploitation Windows 98 était complété par plusieurs logiciels grossissants et un logiciel de lecture de textes.

“Montrez moi les dysfonctionnements que je puisse les voir de mes propres yeux… Heu…”

Le jeune était plein d’énergie et manipulait le système avec dextérité. La loupe incorporée dans Windows rendait énormes les caractères et il collait presque son nez sur l’écran. Ces dix doigts connaissaient le clavier par cœur (moi qui tape encore avec quatre doigts). Il utilisait peu la souris, mais maitrisait tous les raccourcis clavier.

Pendant la démonstration, sa mère m’a dit:

“Vous savez, c’est lui qui a branché tout le système et fait toutes les installations logicielles tout seul! Le fournisseur a tout fait livrer et n’a jamais voulu envoyer quelqu’un pour nous aider.”

Ma mission n’incluait pas le dépannage, mais très vite, je me suis rendu compte que l’installation d’un des logiciels avait remplacé une DLL par une version incompatible avec un autre logiciel.

J’ai passé l’après-midi avec ce jeune à échanger des trucs sur la meilleure façon de configurer son ordinateur. A la maman inquiète, j’ai vite expliqué que mes honoraires n’incluraient que la partie pleinement consacrée à l’expertise, le reste ayant été du plaisir entre deux passionnés d’informatique.

Je n’ai pas compté non plus le temps perdu pour trouver le chemin, ni celui qu’il m’a fallu pour retrouver la route dans le noir de la nuit quand je les ai quitté.

Je n’ai pas su si le fournisseur avait été condamné à payer au moins l’expertise, mais j’ai appris récemment que cette personne a complètement perdu la vue et qu’elle utilise toujours l’informatique pour parcourir le web.

Peut-être écoutera-t-il ce billet.

Je sais au moins que le fond noir de ce blog ne perturbe pas son logiciel de lecture

5 réflexions sur « Le noir »

  1. Entendre?

    J’avais cru comprendre que le clavier braille était plus pratique. En tout cas c’est ce qu’on m’a dit.

    Je ne connais pas beaucoup d’aveugle, mais je pense vraiment qu’il n’y a pas à s’en faire pour ces “bévues”. Un ami non voyant à l’habitude pour détendre de faire lui même ces jeux de mots stupide. Par exemple parler d’un artiste qu’il est allé ne pas voir sur scène.

    Personnellement, je suis plus inquiété par tous les informaticiens que je connais persuadé qu’un aveugle ne peut pas utiliser d’ordinateur, et donc se moquer totalement de choses tels que leur site web. Ou encore par le fait qu’un cours d'”interface personne-machine” ( https://www.progcours.umontreal.ca/cours/index_fiche_cours/IFT2905.html ) d’un semestre puisse se permettre de ne pas dire un mot sur les handicaps visuel.

    Sinon, par curiosité, dans ce genre d’expertiste, que pouvais-t’on vous demander de faire? En dehors de dire oui ça fonctionne/non ça fonctionne pas.

  2. Votre intervention a du être une lueur d’espoir pour ne pas dire un vrai rayon de soleil dans l’univers obscure de cet utilisateur.
    Bravo !

  3. @Arthur Rainbow: Le contenu des missions est assez classique dans ce type d’affaire: constat de la réalité du dysfonctionnement, recherche des responsabilités, couts des réparations, etc.

  4. “Classique”? Je vous croie volontiers, quand vous dites que c’est classique.

    Ça n’en est pas pour autant évident pour les gens extérieure au monde des experts. En tout cas, ça ne l’était pas totalement pour moi.

    Merci de la précision

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