Le junior aux cheveux blancs

C’est une sensation étrange que de repartir de zéro. Je suis pourtant sûr que beaucoup de monde a vécu cette expérience. Un magistrat qui devient vigneron, un commercial dans un grand groupe qui devient chocolatier, ou un salarié qui devient entrepreneur, savent de quoi je parle : ce sentiment de repartir de rien, d’essayer de construire quelque chose sur de nouvelles compétences à acquérir, en faisant le deuil de compétences qui ne servent plus.

Moi, c’est plus simple : de Directeur des Systèmes d’Information (DSI), je suis devenu Responsable de la Sécurité du Système d’Information (RSSI). Ça sonne presque pareil, et puis c’est toujours dans l’informatique.

C’est vrai. Mais ces deux fonctions n’ont presque rien à voir entre elles. Le DSI que j’étais, décidait des orientations des évolutions du système d’information de mon entreprise (le schéma directeur), puis négociait le budget associé, puis mettait en musique les décisions qui en découlaient (les mains dans le cambouis). Et nous faisions des miracles.

Le RSSI a une toute autre fonction, plus spécialisée bien sûr, mais qui demande d’autres compétences. La sécurité informatique est une jeune science où le RSSI est en posture de défense, face aux attaquants de tous poils. Et pour cela, il faut de solides connaissances techniques, sur lesquelles il faut construire de solides connaissances méthodologiques (et l’inverse !).

Quand on vient de sortir d’une école où l’on a appris toutes ces connaissances, c’est “facile” : il ne manque que l’expérience. Cette expérience pourra, par exemple, s’acquérir dans une société de service dédiée à la sécurité, ou à l’ANSSI avec un CDD de trois ans très bien vu sur un CV (petit salaire mais grosse notoriété). Quand on a 55 ans et que sa formation initiale date de plus de 30 ans, c’est une autre paire de manche : l’expérience est là, mais les connaissances techniques et surtout méthodologiques, peuvent laisser à désirer, ou dater quelque peu.

J’ai la chance d’avoir été bien accueilli par une équipe d’ingénieurs qui, passé le moment gênant où ils se demandaient ce qu’allait bien pouvoir leur apporter ce (presque)grand-père, a accepté de m’initier à leur système d’information bien plus complexe que celui que j’avais mis en place dans ma vie professionnelle antérieure.
Et surtout, j’ai bien prévenu que je ne deviendrai jamais aussi bon qu’eux dans leur domaine d’expertise respectif. Ce n’est ni mon objectif, ni ma fonction.

Beaucoup d’entreprises n’ont pas de RSSI et gèrent pourtant malgré tout la sécurité informatique : un administrateur réseau, un développeur logiciel ou un responsable informatique sont des professionnels qui doivent savoir intégrer la sécurité dans leurs activités (et qui connaissent son importance… et ses limites).

Finalement, on peut comparer tout cela à un groupe de musiciens qui composent, s’exercent, se corrigent, s’entrainent et enfin se produisent en public, sur des petites scènes, puis sur des grandes scènes. Ils n’ont pas besoin d’un chef d’orchestre pour leur donner le rythme, l’un d’entre eux s’y colle en général (par exemple le batteur).

Les problèmes peuvent apparaître quand le nombre de musiciens augmente. Dans un grand orchestre, il faut une personne qui donne le rythme. Cette personne n’est pas nécessairement un virtuose d’un instrument (même si elle peut l’être), et surtout, elle ne peut pas remplacer chacun des membres de l’orchestre.

Le RSSI peut être ce chef d’orchestre en matière de sécurité : il coordonne les moyens, les techniques, les méthodes, les procédures, etc. qui permettent d’améliorer la sécurité. Il n’est pas nécessairement expert d’un domaine pointu (pentesteur, admin réseau…) même s’il peut l’être. Mais surtout, il ne peut pas à lui tout seul gérer la sécurité informatique de toute l’entreprise, ni se substituer à tous les professionnels sur lesquels cette sécurité repose. Ma hantise du moment est qu’un certain nombre de personnes de l’entreprise se disent “ah maintenant je ne crains plus rien concernant les attaques informatiques, puisque le RSSI est là !”.

De même que l’harmonie musicale d’un orchestre est l’affaire de tous les musiciens, du chef d’orchestre, de la qualité des instruments, de la salle, de l’historique du groupe, la sécurité est l’affaire de tous : l’équipe réseaux, l’équipe de développement, l’équipe support, le RSSI, les moyens financiers et tous les utilisateurs qui manipulent des logiciels et des données.

Pour l’instant, dans mon reboot professionnel, mes seules armes sont ma volonté de mettre le feu à mes neurones, et mes 20 années d’expertises judiciaires où j’ai pu constater in situ beaucoup d’erreurs à ne pas faire, et où j’ai pu étudier les chapeaux noirs pour essayer d’être un chapeau blanc.

Il me faut accepter d’être un junior aux cheveux blancs.
Ad augusta per angusta (Victor Hugo, Hernani, mot de passe des conjurés)

It’s the hat

Expert judiciaire: ce qu'on pense que je fais

Ce que mes amis pensent que je fais


Ce que mes parents pensent que je fais


Ce que mes étudiants pensent que je fais


Ce que les responsables sécurités pensent que je fais


Ce que mes enfants pensent que je fais


Ce que ma belle mère pense que je fais


Ce que mes clients pensent que je fais


Ce que mon patron pense que je fais


Ce que les juristes pensent que je fais


Ce que les hackers pensent que je fais


Ce que les journalistes pensent que je fais


Ce que ma banque pense que je sais faire


Ce que les OPJ pensent que je sais faire


Ce que Maitre Eolas pense que je sais faire


Ce que l’Etat voudrait que je fasse


Ce que ma femme voudrait que je fasse


Ce que je pense que je fais


Ce que je pense que je fais (bis)


Ce que je fais

Billet du dimanche, soyez indulgents…

18

Etre SST (Sauveteur-secouriste du Travail) dans une école d’ingénieurs, c’est gérer beaucoup de bobologie. Mais pas seulement.

Ce matin, j’ai été appelé car un étudiant avait un malaise.
Une fois sur place, j’ai découvert un étudiant allongé par terre, faisant des convulsions et ayant du mal à respirer.

C’est très impressionnant.

Il était entouré par ses amis. Comme il ne pouvait pas parler, ce sont eux qui m’ont expliqué que j’avais été dérangé inutilement car il faisait ce type de crise régulièrement, qu’il ne fallait pas s’inquiéter, qu’il suffisait d’attendre et que cela allait passer…

Mon sang n’a fait qu’un tour: attendre, ne pas s’inquiéter, ne pas faire de vague, ne pas déranger, rester discret, ne pas prendre de décision, les-secours-mais-vous-n’y-pensez-pas…

J’ai immédiatement, et pour la première fois de ma vie, appelé le 18.

J’ai eu quelqu’un de très calme qui m’a posé quelques questions. J’étais moi-même très calme, à ma grande surprise. De la théorie à la pratique, il y a parfois un gouffre. J’ai ensuite demandé à deux des étudiants présents d’aller attendre et guider les secours jusqu’à nous dans le dédale de l’école.

Je suis resté avec l’étudiant malade en essayant de le détendre par des paroles rassurantes, en l’allongeant sur le lit de l’infirmerie. Les pompiers sont arrivés quelques minutes plus tard et ont pris les choses en main. Ils ont rapidement emmené l’étudiant à l’hôpital en observation.

Ensuite, il m’a fallu rassurer les amis de l’étudiant, leur expliquer qu’on ne peut pas regarder quelqu’un qui est peut-être en train de mourir, que ni eux ni moi ne sommes médecins. Je n’ai pas du être très convainquant car ils sont partis en me reprochant mon exagération. Tous les adultes présents semblaient assez d’accord avec eux.

N’empêche.
Depuis que j’ai accepté la responsabilité du service technique, et par là la gestion de la sécurité des biens et des personnes, j’ai décidé de bousculer les habitudes: plus de médicaments à l’infirmerie (uniquement des compresses stériles et des lingettes nettoyantes), une liste à jour des pansements et désinfectants, les instruments indispensables (ciseaux à bout ronds, pince à échardes, oeillère pour laver l’oeil, gants jetables, sachets plastiques, couverture de survie…

Et appel systématique aux urgences en cas de problème médical.

Cela a beaucoup changé les petites habitudes… Mais je résiste à la pression et essaye d’être pédagogique sur ces changements, sur la sécurité, etc.

N’empêche que quand les pompiers sont partis, je suis rentré m’isoler dans mon bureau et j’ai pleuré un bon coup. Le contrecoup sans doute.

Je suis trop sensible, j’aurais fait un mauvais urgentiste.

Decies repetita

haec placuit semel, haec decies repetita placebit
Celui-ci a plu une fois, celui-là redemandé dix fois plaira toujours
Horace, l’Art poétique, vers 365

Ce vers, sorti de son contexte, me permet de dire qu’il s’applique très bien au travail de l’expert auprès du magistrat, comme à tout salarié avec son chef d’ailleurs.

Bon courage:)

Insomnie, quand tu nous tiens…

La banane !

Vendredi, j’ai découvert via le site 01net un outil de biométrie remarquable: le BananaScreen.

C’est un économiseur d’écran qui, associé à une webcam, vous permet de déverrouiller votre ordinateur en présentant votre visage devant la webcam.

Aussitôt vu, aussitôt testé. Génial. Cela marche très bien, du coup, je l’ai laissé en fonctionnement.

Aujourd’hui, c’est dimanche.
Je suis à la maison.
Comme souvent, j’ai besoin d’accéder à mon “ordinateur du boulot” pour procéder à quelques vérifications à distance.
J’utilise pour cela un excellent produit que je recommande: sslexplorer.

Soudain, un doute émerge des brumes matinales de mon cerveau: comment vais-je pouvoir montrer mon visage à la webcam de mon lieu de travail???

Bingo, ça n’a pas manqué, je vois apparaître sur mon écran de prise de contrôle à distance un bel écran noir m’invitant à montrer ma bobine…

Pendant quelques secondes, je me suis senti très très bête.

Heureusement, les développeurs de BananaScreen ont prévu le coup, il suffit d’entrer le mot de passe à la main.

Je continue d’avoir la banane.
Honi soit qui mal y pense.

Que Momus divertisse la halle bruyante

Dans ce monde d’”after”, j’aime à relire nos anciens:

Le monde aime à noircir ce qui rayonne et à traîner le sublime dans la poudre. Mais sois sans crainte! Il est encore de belles âmes qui s’enflamment pour ce qui est élevé et grand. Que Momus divertisse la halle bruyante; un noble esprit aime de plus nobles figures.
Schiller, “La pucelle d’Orléans”

[Momus, dieu de la raillerie, des “malicieuses critiques et des bons mots”. Ce dieu est représenté levant son masque, et tenant à la main une marotte, symbole de la folie.]