Le doigt dans l’engrenage

En septembre 2006, par simple curiosité, j’ai souhaité assister à un conseil municipal. Cette expérience m’a bien plu, aussi l’ai-je renouvelé plusieurs fois. Et à chaque fois pour mon plus grand plaisir.

Aussi me suis-je fait remarquer: une personne supplémentaire dans un public de trois individus, cela ne passe pas inaperçu…

C’est ainsi qu’au mois d’avril dernier, j’ai accepté la proposition qui m’a été faite de tenir un bureau de vote. J’ai ainsi découvert la chance d’appartenir à une belle démocratie. Je relate cette expérience dans ce billet.

A la veille de partir en zone non ADSL vacances de fin d’année, mon téléphone sonne:

Moi: « Alloooo? »

Lui: « Bonsoir, c’est Mace Windu (le maire de ma commune)! »

Moi: « Bonsoir, Monsieur le Maire, que puis-je pour vous? »

Lui: « Et bien, voilà, heu, et bien comme vous assistez régulièrement au conseil municipal, et qu’on m’a dit du bien de vous lors de la tenu du bureau de vote, accepteriez-vous d’être sur ma liste pour les prochaines élections municipales? »

Rien de moins.

Moi: « Maaaaiiiiis… quelles sont les implications? » (C’est la seule question qui m’est venue à l’esprit).

Lui: « Et bien, vous viendrez à chaque conseil municipal, vous participerez à une ou plusieurs commissions, avec deux ou trois réunions par mois, vous n’avez pas besoin d’avoir une carte de parti politique du moment que vous n’êtes pas dans les extrêmes, et puis je compte sur vous pour représenter votre zone géographique, car j’ai personne dans ce coin là. »

Moi: « … Euh, je peux réfléchir pendant les vacances, car c’est une décision importante ».

Lui: « Pas de problème, et passez de bonnes fêtes ».

J’en suis resté baba comme un rond de flan (une expression personnelle)…

Concordia civium murus urbium.

(La concorde entre les citoyens, voilà la muraille des villes)

Bon, mais avant tout réfléchir:

– Nemo judex in causa sua (« Nul ne peut être à la fois juge et partie »). De ce côté là, pas de conflit d’intérêt.

– Pro tempore (« Pour un temps », s’applique en général à une charge ou une fonction temporaire).

Oui, mais quand vais-je trouver du temps?

Tempo Fugit (et le temps fuit), Tempora mutantur et nos mutamur in illis (le temps bouge, nous bougeons avec lui), Tempori servire (s’adapter aux circonstances)

Effectivement, depuis l’arrivée de la Wii dans la maison, j’ai pu constater qu’il est toujours possible de libérer du temps et de dormir deux heures par nuit…

Bien, mais tout le monde saura pour qui je vote, moi qui suis resté discret (même sur ce blog) toute l’année dernière.

Bah, de toute façon, je n’ai pas honte de mes idées, et un petit « coming out » de ce type ne fera même pas jaser dans ma famille.

Mais fini la tranquillité, les soirées cools devant la TV, la Wii, un bouquin, l’ordinateur… Il ne restera que les soirées et week-ends dédiés aux expertises ou à la raison publique.

De retour de vacances, j’ai dit oui!

L’aventure commence !

Zythom président, Zythom président!

PB:

– aller chez le coiffeur

– acheter un pantalon plus digne

– acheter des chaussures (dernier achat 2006!)

– apprendre à serrer des mains

– acheter des lunettes noires pour éviter qu’on ne me reconnaisse…

La peine de mort

Je lis actuellement un ouvrage ancien intitulé « Histoire de la médecine légale en France d’après les lois, registres et arrêts criminels » par Charles Desmaze, publié en 1880.

Il y a dans cet ouvrage quelques extraits que je brûle de vous faire partager.
S’il y a encore parmi mes lecteurs quelques égarés partisans de la peine de mort…
Le texte est écris par un médecin qui ne cache pas sa sympathie pour la peine capitale. Ces mots et expériences m’ont fait frémir.
Cœurs sensibles s’abstenir, alcooliques réfléchir, carabins à vos notes.

Extraits:
Depuis la fin du dernier siècle [ndz: le texte est écrit en 1880], un nouveau mode de supplice, rapide mais sanglant, a été admis en France, comme occasionnant moins de douleur que ceux qu’on avait employés jusqu’alors [ndz: le 15 avril 1792, on essayait à Bicêtre, pour la première fois et sur un cadavre, l’instrument du supplice que venait d’inventer le docteur Guillotin]. Pendant longtemps, on ne songea pas à mettre en doute la supériorité de la guillotine sur la pendaison et le supplice de la hache. Mais, dans ces dernières années, quelques écrivains, des médecins même, ont affirmé que la décapitation est indigne de notre civilisation et qu’elle inflige au criminel de longues souffrances. Ils oubliaient que les physiologistes du siècle dernier, et parmi eux Bichat, avaient réfuté d’avance ces affirmations, qui sont en contradiction avec ce que nous apprend la physiologie expérimentale, avec ce que l’on sait du mécanisme de la mort subite.

« Quoi de plus grave, comme le disaient, en 1870, MM. les docteurs Evrard et Dujardin-Beaumetz dans leur excellent travail sur le supplice de la guillotine, quoi de plus grave, en tout état de cause, que de jeter dans un public incompétent, cette affirmation hardie, et quoi de plus propre à troubler la conscience des citoyens à qui la loi impose le devoir de juger les criminels? La crédulité publique recherche avec avidité et accueille avec une faveur aussi cruelle que malsaine, les histoires émouvantes: la tête de Charlotte Corday rougissant sous le soufflet du bourreau, deux têtes se mordant dans le panier funèbre, le fond des sacs rongé par les dents des suppliciés sont des récits traditionnels, que leur imagination commente sans s’arrêter à l’invraisemblance. Les partisans de l’abolition absolue de la peine de mort, ont trouvé dans ces horreurs un argument persuasif, car ils s’adressent à cette pitié instinctive et profonde que les cœurs les plus affermis éprouvent pour l’homme qui va payer de sa vie l’excès même de ses crimes. »

C’est pour réfuter encore une fois ces assertions que le docteur Evrard, médecin des prisons de Beauvais, a voulu renouveler les expériences qu’il a faites en 1870, avec le docteur Dujardin-Beaumetz, médecin de l’armée.
Ce médecin demanda et obtint qu’on lui livrerait les restes d’un supplicié, immédiatement après l’exécution. Il nous avait invités, avec mon fils, dit le docteur Gaston Decaisne, à l’aider dans ces expériences, et nous nous rendîmes à cet effet, le 13 novembre 1879 à Beauvais […]
Le condamné était un nommé Prunier, âgé de vingt-trois ans, charretier à Trie-la-Ville, dans le département de l’Oise. Il avait, sans motifs aucuns, tué une vieille femme, l’avait violée, avait chargé le cadavre sur ses épaules et l’avait jeté à la rivière. Dix minutes après, voulant s’assurer que sa victime était morte, il retournait à la rivière, apercevait le corps qui flottait, le tirait hors de l’eau par les pieds et renouvelait ses outrages. Puis il abandonnait le cadavre et allait coucher chez son père, à quelque distance du crime. Il fut réveillé par les gendarmes, qui vinrent l’arrêter quelques heures après et à qui il fit les aveux les plus complets.

Le jour du crime, il s’était levé en disant: « Il faut que je fasse un coup aujourd’hui, je veux me battre. » Il parcourt les cabarets du pays et du village voisin, il boit outre mesure […]. Depuis près de cinq ans, Prunier s’adonnait aux boissons alcooliques et il a toujours attribué son crime à la boisson. Il résulte des dépositions de plusieurs témoins entendus dans l’instruction qu’à différentes reprises et depuis quelques années, poussé par des instincts génésiques, il avait poursuivi de ses brutales obsessions plusieurs femmes du pays, qui n’avaient échappé à ses tentatives criminelles que par la fuite.

Le 13 novembre 1879, Prunier payait de sa tête le crime odieux dont il s’était rendu coupable [ndz: à l’époque les exécutions avaient lieu sur la place publique]. Rien dans sa conduite à la prison de Beauvais n’a pu faire soupçonner, un seul instant, l’existence d’une perturbation des facultés mentales […]

Les restes du supplicié nous ont été remis à sept heures cinq minutes du matin, c’est-à-dire entre quatre minutes et demis et cinq minutes après la décapitation. Le corps était placé à plat ventre dans le panier, dont le fond était garni de sciure de bois, la tête reposait sur le côté gauche. Celle-ci présentait à peine quelques rares taches de sang, isolées dans le voisinage de la section. Pas de sang au niveau des lèvres et de la conque des oreilles. Rien, en un mot, indiquant que l’extrémité céphalique ait pu être le siège de mouvements convulsifs immédiatement après sa chute. Ce qui confirme encore cette supposition, c’est que les oreilles ne contenaient à peine que quelques parcelles de sciure de bois.

Cette tête, placée immédiatement sur une table, en plein air, au milieu du cimetière, présente l’aspect suivant:
Les yeux sont fermés. Si l’on entr’ouvre les paupières, on aperçoit le globe de l’œil fixe et affaissé. Les pupilles sont égales et moyennement dilatées. La face est pâle, mate, complètement exsangue, offrant une apparence de stupeur. La mâchoire est légèrement entr’ouverte. Les conjonctives, les lèvres, la langue, toutes les muqueuses, enfin, sont absolument décolorées.
La section très nette est située à un niveau élevé. Elle correspond, en effet, à l’intervalle qui sépare la troisième et la quatrième vertèbres cervicales. Une lamelle osseuse a été détachée de la face supérieure de cette dernière […].
C’est alors que l’un de nous appelle plusieurs fois de suite le supplicié par son nom, en s’approchant aussi près que possible du conduit auditif. Aucun mouvement de la face ou des yeux ne trahit la moindre perception.
On pince fortement la peau des joues, on introduit dans les narines un pinceau imbibé d’ammoniaque concentrée, on cautérise la conjonctive avec un crayon de nitrate d’argent. aucune contraction, aucun mouvement ne se produisent; la face conserve son impassibilité. Une bougie allumée placée immédiatement auprès des yeux largement ouverts, avait déjà donné un résultat négatif, alors même que la flamme léchait le globe oculaire […].

Ces premières expériences une fois terminées, notre but principal était rempli. Nous avions acquis, autant qu’il est humainement possible, la certitude que la tête du supplicié ne sentait plus, ne percevait plus, ne vivait plus. Nous procédons alors à l’extraction du cerveau […].

Tous les muscles réagissent à l’électricité. C’est ainsi qu’après l’ablation du cerveau, on provoque toutes les contractions des muscles de la face, le grincement et le claquement des dents, les mouvements des yeux, l’élévation et l’abaissement des paupières. De même par l’électrisation des muscles intercostaux et du diaphragme, on provoque artificiellement les mouvements respiratoires. […] Des contractions énergiques sont également obtenues dans les muscles des membres. Nous avons pu ainsi faire élever les bras, fléchir les avant-bras, les poignets, et les doigts sont venus serrer fortement la main de l’un de nous. Cette réaction musculaire persistait une heure et demie après la décapitation, c’est-à-dire au moment où les restes du supplicié ont été remis aux fossoyeurs.

Telles sont les seules expériences qu’il nous ait été donné de faire, vu le temps limité dont nous disposions par suite des nécessités de l’inhumation […] Quant à l’injection de sang oxygéné dans les vaisseaux crâniens, outre qu’elle ne pourrait donner de résultat qu’à la condition d’avoir la tête au moment de sa chute, les moyens matériels nous manquaient pour la mener à bonne fin. Cette expérience ne serait d’ailleurs praticable que si les exécutions avaient lieu à l’intérieur des prisons. Encore une fois le seul but que nous avions en vue a été atteint, et nous avons acquis la certitude que la mort est immédiate après la décapitation par le couperet de la guillotine.

Comme les confrères qui assistaient à nos expériences, nous avons été frappés de l’état particulier que présentait le cerveau du supplicié. Les lésions [que nous y avons trouvées] étaient le produit manifeste d’un travail pathologique à marche plus ou moins lente, qui ne s’était traduit pendant la vie par aucun symptôme appréciable. Comme nous l’avons dit, Prunier passait dans le pays pour un butor obéissant aux plus bas instincts. Doué d’une force musculaire peu commune, il cherchait volontiers querelle. Depuis plusieurs années, il s’était adonné aux boissons, et l’étude de son dossier faite avec soin nous a laissé la conviction que le jour du crime, il était sous l’influence de l’alcool.

Faut-il conclure de là qu’il était irresponsable?

« Histoire de la médecine légale en France d’après les lois, registres et arrêts criminels » par Charles Desmaze, 1880, p203-212.

Norme ZYTHOM X50-110

Lors d’une réunion tenue le 7 novembre 2006, la Conférence nationale des premiers présidents de cour d’appel et la Cour de cassation ont souhaité initier un processus d’élaboration des bonnes pratiques judiciaires dans l’activité juridictionnelle des juges sur le thème de « l’expertise judiciaire civile ».

La méthode retenue est celle de la conférence de consensus, méthode standardisée de conduite scientifique d’un processus de réflexion collective pour débattre de questions controversées, posées par une autorité légitime, dite promoteur, et aboutir à des recommandations publiques.

Le 15 novembre 2007, le jury de la conférence de consensus a rendu un ensemble de recommandations qui peuvent être consultées dans ce document.

Je recommande fortement la lecture de ce document à tous mes lecteurs experts, avocats, magistrats, ainsi qu’à tout citoyen concerné (bon, j’aurais pu faire plus simple en disant qu’il faudrait que tous mes lecteurs lisent ce document…)

Son contenu mériterait des dizaines de billets, ce qui me semble au dessus de mes forces, mais j’ai retiré ci-après un extrait qui m’a interpelé:

L’évolution de «l’expertise juridictionnelle» en Grande-Bretagne est très éclairante; elle comporte des dispositions destinées à limiter les mesures d’expertise à ce qui est suffisant pour la solution, en retenant ce qui est le plus simple et le moins onéreux. La partie souhaitant appuyer sa démonstration sur une expertise devra y être autorisée, en définissant son domaine et en identifiant le technicien approprié quand c’est possible. Ce technicien n’est soumis à aucune sélection de l’autorité judiciaire; il ne devra sa capacité à retenir l’attention des parties requérantes qu’à sa compétence et à sa réputation.

L’Allemagne a adopté une solution similaire à celle de la France par la tenue de listes d’aptitude, avec une différence notable, puisque le contrôle des aptitudes s’effectue par l’intermédiaire des professionnels eux-mêmes, après agrément des institutions ou organisations qui en sont chargées.

Aux États-Unis d’Amérique, la logique de «l’expert witness» a conduit la jurisprudence à exiger, à l’occasion de chaque procès et avant l’examen au fond, le contrôle et la validation de la compétence de l’expert; au travers de ce qu’un auteur appelle «l’épistémologie jurisprudentielle», le juge ne se fiera pas à la seule expérience reconnue de l’expert, mais se fera le gardien vigilant de la validité des savoirs qu’il avance à l’appui de sa démonstration, en vérifiant que l’expertise s’est bien trouvée soumise à une méthodologie suffisamment éprouvée dans le domaine concerné.

Cet extrait m’intéresse déjà en ce qu’il compare la place des expertises au sein de plusieurs systèmes judiciaires, moi qui n’ai pas eu la chance « de faire mon droit ». Il m’interpelle également sur mes propres compétences, à travers une question toute simple: « serais-je un bon expert judiciaire aux États-Unis? C’est ma question à deux euros du week-end…

Attention: je ne suis pas complètement à la solde des youessa. Mais le mot qui a fait tilt est le mot méthodologie.

D’autant plus que le jury de la conférence de consensus donne la piste à suivre: la norme AFNOR n°X50-110 sur la qualité de l’expertise, homologuée par décision du Directeur Général de l’Association Française de Normalisation du 20 avril 2003 (prise d’effet: 20 mai 2003).

Extrait de cette norme:

L’expertise est une démarche fréquemment utilisée pour élaborer des avis, des interprétations, des recommandations en vue de prévenir, d’innover, de construire, d’expliquer l’origine des évènements ou de catastrophes, d’établir des responsabilités, d’éclairer la résolution des conflits, d’évaluer des dommages, des objets ou des services de toute nature […]

la qualité de l’expertise dépend de la compétence de l’indépendance et de la probité des experts et de la démarche d’expertise elle-même dont on exige de plus en plus la transparence et la justification […]

la présente Norme a pour objectif d’améliorer la maîtrise des points ayant une incidence sur le produit de l’expertise et de permettre, si besoin est, une reconnaissance de la capacité à conduire des expertises…

Hélas, l’accès à cette norme passe par un achat sur le site de l’AFNOR… pour le modeste prix de 83,90 euros TTC, rendu inaccessible depuis le passage du Père Noel avec sa maudite Wii qui me vaut courbatures et insomnies.

Internet étant riche en ressources, et moi-même motivé par la recherche d’une chute décente au présent billet, j’ai trouvé sur le site d’une compagnie expertale un référentiel intéressant. Ce sera mon document de référence en attendant ma green card.

Mais finalement, la méthode qui m’a le plus réussi pour l’instant, est simplement de me demander si je suis un bon expert tout court. Et la réponse est simple: travailler, écouter les critiques, toujours se remettre en cause, servir sans se servir.

Ce sera la norme ZYTHOM X50-110.

Et c’est cela qui m’empêche de dormir depuis plusieurs décennies…

La prudence chez les experts

Lors d’une discussion informelle avec un magistrat instructeur, je m’enquérais auprès de lui de ce qu’il pensait être un « bon rapport » d’expertise.

Sa réponse fut la suivante: « J’aime les rapports clairs, précis et qui répondent blanc ou noir aux questions que j’ai posées. Je n’aime pas le gris clair ou le gris foncé. Mouillez-vous. »

Malgré tout le respect de que j’ai pour ce magistrat, et la parfaite compréhension que j’ai de ses souhaits, je n’ai jamais cédé à ce type de simplification. L’expert judiciaire doit laisser transparaître ses doutes, même si cela doit lui coûter.

Cette rigoureuse prudence, un expert-traducteur en fit preuve, avec raison, au cours de l’affaire Dupas, en mars 1896. On avait chargé cet honorable auxiliaire de la justice d’expliquer les termes conventionnels d’une dépêche adressée à l’accusé Arton en fuite. Voici quel était le texte du télégramme saisi:

« Above calcium actualise. Recevrez lettre algebra poste restante« .

Voici comment l’expert interprétait cette cryptographie dans son rapport adressé au juge d’instruction:

Monsieur le Juge,

J’ai lu d’un bout à l’autre, sans oublier un seul mot, le vocabulaire que vous m’avez fait l’honneur de me soumettre, pour y rechercher l’explication de la phrase: Above, etc.

Je n’y ai trouvé dans toute son intégrité qu’un seul des termes de cette phrase, celui de « calcium » dont le sens caché serait: Nous somme obligés de construire des magasins. Quant aux autres, above, actualise, algebra, que je n’ai pas trouvés dans le vocabulaire, je ne puis donner que comme hypothétique la signification que j’en obtiens par induction ou rapprochement d’autres mots qui me paraissent être de même formation. Above, que l’on pourrait rapprocher de l’anglais, pourrait en conséquence être traduit par: surtout, avant tout; actualise, rapproché d’actuality, un mot de dictionnaire par ici ou dans le pays, et algebra par sous peu. De la sorte, en conservant tel quel le sens des autres mots: recevrez lettre bureau restant, on pourrait expliquer la phrase comme suit:

« Avant tout, nous sommes obligés de construire des magasins dans le pays. Recevrez lettre sous peu bureau restant. »

Mais cette explication, je ne puis, à défaut d’autres moyens plus surs, la donner que comme hypothétique.

Veuillez agréer, etc.

Cette traduction ne fit point à elle seule aboutir l’enquête ouverte…

Sauriez-vous faire mieux que mon confrère de l’époque et me déchiffrer ce télégramme?

Rappel: « Above calcium actualise. Recevrez lettre algebra poste restante« .

Réponse en fin de week-end…

[Edit]: Le destinataire, arrêté ultérieurement, traduisit ainsi les deux phrases: « Partez de suite Bucharest. Recevrez lettre poste restante. »

Ne m’en demandez pas plus, je n’aurais certainement pas fait mieux que mon confrère (malgré l’aide d’internet). Il a eu l’élégance d’émettre des réserves sur son travail, et le magistrat d’en tenir compte. Ainsi va la vie des experts.

Complexité inforensique

Dans les années 80, un expert judiciaire informatique mandaté pour assister des enquêteurs sur une scène de crime chez un particulier procédait à la saisie d’un ordinateur et de son stock de disquettes. Eventuellement, il récupérait aussi quelques cassettes magnétiques. Il n’y avait aucun doute sur l’identité de l’utilisateur.

Dans les années 90, il fallait vérifier la présence d’un modulateur-démodulateur et maîtriser l’interconnexion des réseaux nationaux accessible au public (l’Internet). Il fallait penser à vérifier l’éventuelle présence de cédéroms pouvant contenir plusieurs fois la capacité disque des ordinateurs. Plusieurs personnes utilisaient l’ordinateur familial. La maîtrise des liaisons null modem était un plus, car il y avait parfois deux ordinateurs.

Maintenant que nous avons changé de siècle et de millénaire, l’expert arrive dans une maison où chaque pièce peut contenir un ordinateur, le wifi arrose toute la maison et celle des voisins, chaque personne possède plusieurs comptes sur plusieurs ordinateurs. Les données sont délocalisées sur internet (chat, contacts, messagerie), quand elles ne sont pas réparties sur les téléphones, pda, baladeurs mp3, voitures, appareils photos, et même cadres photos…

Aujourd’hui, l’expert judiciaire en informatique doit connaître tous les produits qui sortent, disposer de tous les appareils de mesure adéquat (vous avez une idée du nombre de type de cartes mémoires?).

Il faut également être prudent et écrire « j’ai trouvé telle donnée sur tel support », et non pas « Mr Machin a téléchargé telle donnée ».

Et avec la complexité croissante, l’expert doit être encore plus sur de ses conclusions. Il doit mesurer ses certitudes et peser ses doutes.

Et les faire partager en toute clarté.

Par le petit bout de la lorgnette

J’ai présenté ici même il y a un an, un appel à projets de la Mission de recherche Droit et Justice. Cette mission a publié le résultat de cet appel avec la liste des projets retenus. J’attends avec impatience la publication des études en cours, mais j’avoue avoir été un peu déçu de ne pas voir apparaître de confrères informaticiens.

Aussi, ne représentant que moi-même, j’ai décidé de participer en tant que candidat libre. Voici donc le début d’une rubrique ambitieuse (n’est-ce pas la tradition en début d’année?): le petit bout de la lorgnette.

Je laisse en avant première à mes lecteurs le soin de lire les premières interrogations:
Expertise et experts: un besoin de connaissances
– l’accès à la fonction d’expert:
Combien d’experts sont inscrits sur les listes? Selon quelles spécialités? Comment se répartissent-ils entre experts «à temps plein», collaborateurs permanents de la justice, et intervenants occasionnels? Quelles sont leurs caractéristiques sociales (genre, âge, profession, types de savoirs, expérience, formation…), leurs motivations pour la fonction (intérêt intellectuel, rémunération, caractère honorifique)…? Quelles sont les exigences de formation professionnelle à cette fonction? Comment et pourquoi cessent-ils de l’exercer (retrait, radiation )?
Quels sont les experts désignés pour participer aux commissions instituées par la loi du 11 février 2004, article 2, alinéa 2 (chargées d’évaluer les experts pour inscription sur les listes après la période probatoire de deux ans)? Quelles sont les raisons de la non (ré)inscription des experts sur ces listes?
– le contrôle de la fonction:
Comment s’exercent les différents contrôles, de droit et de fait, disciplinaires ou autres, auxquels l’expert peut être soumis (par le juge, les avocats…)? Quelle est la responsabilité (civile) de l’expert? Sous quelles conditions est-il passible de sanctions (suspension provisoire, radiation)?

Extrait de l’appel à projets.

A la (re)lecture de ces questions, je ne suis pas sur d’avoir toutes les réponses, ni de pouvoir tenir le rythme… Mais n’est-ce pas la destinée des promesses de début d’année?

Remembruary checkuary

Les anglo-saxons ont inventé un treizième mois, qu’ils nomment Remembruary ou Checkuary, situé entre le jour de l’an et la première date où l’on arrête de se tromper d’année. Cette période peut durer une heure pour certain, quelques semaines pour la plupart (vérifiez sur vos talons de chèques), et quelques années dans de rares cas médicalement avérés.

C’est sur cette note culturelle que je voulais démarrer cette nouvelle année, en vous souhaitant qu’elle soit meilleure que l’année dernière, mais moins bonne que l’année prochaine.

Et comme disait mon entraîneur d’aviron lorsque nous lui demandions sa stratégie pour notre prochaine course: « démarrez le plus fort possible, mettez toutes vos forces pour atteindre la plus grande vitesse, et ensuite, et bien… accélérez. »

Bonne année.

L’orthographe

Comme tout le monde, il m’arrive d’avoir des doutes sur l’écriture de tel ou tel mot, sur la conjugaison de tel ou tel verbe ou sur une règle grammaticale mal maîtrisée.

J’ai pour cela des outils imparables: les dictionnaires et manuels de grammaire.

Hélas, comme beaucoup, j’ai aussi une légère tendance à confier la gestion de mes erreurs à mon correcteur d’orthographe…

Depuis quelques temps, celui que j’utilise sous Firefox m’agaçait car il semblait ne pas connaître les mots à accents circonflexes ou à cédilles. Prenant mon google à deux mains, je trouve illico la solution à mon besoin, mais au passage, comme c’est la coutume lors d’une recherche internet, je perds mon temps en tombant sur une information passionnante: l’orthographe de plusieurs mots a changé, ainsi que certaines règles de grammaire, et cela depuis une réforme ayant eu lieu en 1990! On me cache tout, on me dit rien…

Ces modifications de 1990 sont présentées ICI.

Saviez-vous que l’on devrait écrire « cout » et non pas « coût », « weekend » et non pas « week-end »?

Je me suis amusé à faire un test avec google (sur les pages francophones):

« porte-monnaie »: 6 340 000 / « portemonnaie »: 23 700

« des après-midi « : 47 100 / « des après-midis « : 9 410

« événement »: 858 000 / « évènement »: 471 000

« aiguë »: 1 050 000 / « aigüe »: 144 000

« gageure »: 232 000 / « gageüre »: 719

Usage 5, réforme 0…

Dans un prochain article, les expressions peu utilisées en France, mais qui devraient l’être.

Allez, venez défoncer l’année avec nous!

Le cube et le comédien

Jacques François est mort.

Il est mort le 25 novembre 2003.

Pour ceux qui aurait la mémoire courte, Jacques François était un comédien. Un grand comédien.

Il avait une grande classe, il avait joué dans beaucoup de films et séries, et je garde de lui le souvenir du proviseur de la série TV « Pause Café ».

C’était une personne célèbre et respectée dans sa profession.

Nos chemins se sont croisés.

Je crois que je n’ai pas laissé un bon souvenir…

Avant d’expliquer pourquoi, il me faut faire un petit retour en arrière.

Souhaitant travailler dans l’informatique depuis ma tendre adolescence, et sur les « bons » conseils de mes parents, j’ai consumé une partie de ma jeunesse dans l’enfer de ce que l’on appelle les classes préparatoires. Math sup, puis Math spé. Ayant une certaine ambition, mais pas toujours les moyens d’icelle, l’épreuve fut rude.

Pour améliorer mes chances de pouvoir plus tard travailler moins et de gagner plus, j’ai choisi le statut de « cube ».

Pour tous ceux n’ayant pas la chance d’avoir des parents communistes instits, voici ce qu’est le statut de « cube »: c’est un étudiant redoublant de « Math spé ». Il fait trois années de classes préparatoires là où le génie standard méritant ainsi le surnom de « carré » en fait deux, . La justification en général fournit par les « cubes » est qu’ils souhaitaient obtenir de meilleurs résultats aux concours des grandes écoles que lors de leurs premières tentatives. Il y a même des cas de triplements de Math spé que l’on nomme des « bicarrés ».

Les « cubes » ont ceci de particulier qu’ils maîtrisent parfaitement tous les indicateurs physiques et mentaux les poussant à fuir à grandes enjambées ce système de sélection abominable et ridicule. Ils connaissent également par cœur toutes les annales du concours de l’école polytechnique (surnommée « X », souvenez-vous en) ET celles des ENS (Ecoles Normales Supérieures: Ulm pour les garçons et Sèvres pour les filles[1]).

A ce stade du récit, je dois préciser à ceux qui restent de mes lecteurs que « cube » est une appellation locale traduite dans les autres régions de France par la fraction « 5/2 ». Cette fraction est le résultat du calcul suivant: les classes préparatoires tirent leurs noms du fait qu’elles préparent le concours d’entrée à l’école polytechnique surnommée « X ». D’autre part, « entrer dans une école » se dit « intégrer » en langage « prépa ». Enfin, par le plus grand des hasards, il existe une branche des mathématiques qui s’appelle « calcul intégral ».

Il y a donc des équivalences logiques entre les concepts suivants:

– « cube »

– « préparer l’entrée à l’école polytechnique en trois ans » et

– « intégrer l’X en troisième année »

Si l’on représente les années par des segments sur une règle graduée, la troisième année se situe entre la graduation 2 et 3. Les plus matheux d’entre vous auront vérifié que l’intégrale de X entre deux et trois est bien égale à 5/2. CQFD.

Que les autres me fassent confiance.

Exercice pour la prochaine fois: démontrer que l’expression « carré » est égale à 3/2.

Certains formulaires du Ministère de l’Education Nationale entérine ces appellations avec des cases à cocher: « Etes-vous 5/2 ou 3/2? »… Même si vous préparez d’autres écoles d’ingénieurs.

Maintenant que vous êtes munis de ces informations parfaitement inutiles, vous êtes à même de mieux comprendre la pression qui pèse sur un jeune de 21 ans qui vient de sacrifier trois de ses plus belles années à ingurgiter ad nauseam une quantité incroyable d’informations parfaitement inutiles à la seule fin de passer des concours.

Ceci me permet de fermer le nombre incroyable de parenthèses ouvertes dans ce billet pour revenir à ma rencontre avec Jacques François.

Vous êtes capable d’imaginer la joie – que dis-je, l’explosion de joie – que j’ai ressentie à la fin de la dernière épreuve du dernier concours de ma troisième année (surtout que j’avais cartonné)!

Je suis sorti dans la rue en courant et en hurlant comme un sauvage ma joie de vivre, dans un état second d’euphorie libératrice.

C’est alors que j’ai percuté Jacques François qui promenait son chien.

C’est la force de la jeunesse, dans ces moments là, que de rester debout, là où l’adulte – bien qu’expérimenté – vole les quatre fers en l’air. Je l’ai donc aidé à se relever tout en me confondant en excuse, entre deux bouffées d’euphorie tant ma joie restait présente. Il n’était pas blessé, juste un peu éberlué.

J’espère qu’il a rapidement oublié notre rencontre.

Moi, malgré les années, je ne l’ai pas oublié.

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[1] En 1985, l’École normale supérieure de la rue d’Ulm (dite Ulm) et l’École normale supérieure de jeunes filles (dite Sèvres) ont fusionné. Dans la langue française, le masculin l’emportant sur le féminin, seul le nom Ulm est resté (bon, en fait, c’est le nom de la rue). Remarquez que l’on ne prononce pas Ulm comme on prononce U.L.M. (private joke).

Rien de ce qui est humain ne nous est étranger

Billet de Maître Eolas, publié avec son autorisation.

C’est en fait un commentaire qu’il a laissé sous mon billet précédent, et qui mérite un peu plus de visibilité.

Je n’aurais pas su mieux écrire.

Je ne puis parler au nom de Zythom, mais je ne pense pas qu’il me démentira quand je dirai que dans l’activité judiciaire, à laquelle il participe comme moi, il n’y a pas de lutte contre un ennemi « à abattre », qu’il faut considérer comme la lie de la société. La haine est absente du processus judiciaire : c’est pourquoi on l’a préféré à la vengeance privée.

Les amateurs de vidéos sordides que démasque Zythom sont des êtres humains. Libres, et donc responsables. Ils ont manifestement une pathologie, une anomalie mentale qui les fait éprouver une fascination morbide pour des actes qui devraient provoquer seulement de la répulsion. Cette pathologie n’est pas suffisante pour abolir leur discernement : ils gardent le choix. le choix de ne pas céder à cette pulsion, ou si elle devient lancinante, d’aller consulter. La société où ils vivent leur proposent des professionnels compétents, tenus au secret professionnel et même la prise en charge de ces soins.

Certains ne font pas ce choix. Ils choisissent de laisser libre cours à leurs pulsions. Pourquoi ? Ho, ils trouvent toujours une justification morale : ce ne sont que des photos, parfois des dessins. Ce ne sont pas eux qui les ont fabriquées, ce n’est pas eux qui ont fait le mal. Ils ne sont que des badauds, en somme, comme ceux qui ralentissent aux abords d’un accident pour regarder.

Beaucoup d’entre eux ont une famille, parfois même des enfants du même âge que les malheureuses victimes. Et il est très rare qu’il y ait un quelconque passage à l’acte sur leur propre enfant. Mystère de la psyché humaine : même un déséquilibré a des inhibitions salutaires. Un peu comme un homme qui regarderait de la pornographie adulte, mais qui ne tromperait pas sa femme.

Ce sont des êtres humains. Entièrement. Autant que vous et moi. Quand ils sont identifiés et que les faits sont établis, ils sont poursuivis. Ils ont un avocat qui les défend, qui est écouté avec intérêt et respect par le tribunal. La peine sera fixée en tenant compte de la gravité des faits, de la situation personnelle du délinquant, et comprendra souvent une obligation de soins. Pour la plupart de ces délinquants, il n’y aura pas de récidive. Je vous dis qu’on a des professionnels compétents pour les soins.

Zythom doit le savoir : ses expertises, longues, coûteuses, difficiles, aboutissent très rarement à de la prison ferme.

Peu importe, car il ne s’agit pas de débusquer la lie de la société pour l’abattre. Il s’agit de voler au secours, tant des enfants exploités par ces réseaux, que des adultes qui sont dans une pente destructrice d’eux même.

On ne veut pas abattre, mais sauver.

Car comme je crois l’avoir lu sur ce blogue : nous sommes humains, et rien de ce qui est humain ne nous est étranger.