Une fois pour toutes

zythomwebMonsieur le Procureur, à la question « Mais pourquoi donc tenez vous ce blog? » je répondrais de la façon suivante:

Je raconte à mes amis et à ma famille, comme tout le monde, lors des repas par exemple, des anecdotes rigolotes sur ma vie, qu’elles soient privées ou professionnelles.

Mais cette mémoire qui est la mienne n’intéresse personne vraiment. C’est la solitude inhérente à la condition humaine.

A mes enfants en particulier, je ne raconte presque rien sur la réalité de mon travail, sur le détail de mes expertises judiciaires ou sur mes activités publiques de conseiller municipal.

Mais j’en écris une partie ici.

Ceci est un journal intime en ligne.
C’est un blog.
C’est un blog de bonne foi.
C’est un monoblog éclectique hétéroclite.
Ce n’est pas un blog sur l’expertise judiciaire.
C’est un blog d’un informaticien expert judiciaire.
Ce sera un jour un blog d’un informaticien ancien expert judiciaire.

Et le jour où je mourrai tragiquement, lorsque mes enfants chercheront à en savoir plus sur ce qu’était leur père, alors ils découvriront ma vie incroyable.

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Merci à Pfelelep pour cette image spéciale dédicace.

PS: Merci aux 12231 visiteurs des 30 derniers jours.

Emballages et I/O

Dans le cadre de mes expertises judiciaires, je reçois régulièrement des scellés contenant les objets que j’ai à analyser. Cela peut être une unité centrale, une clef USB, un disque dur externe, un ordinateur portable, un paquet de cédérom, etc.

Dans tous les cas, l’objet est emballé, étiqueté et numéroté. L’étiquette est toujours du même type, un papier cartonné couleur « ancien ». Elle comporte un cachet de cire scellant une ficelle hors d’âge qui ligote l’objet pour éviter de l’ouvrir sans casser le cachet ou la ficelle.

J’ai déjà raconté dans ce billet comment j’utilise parfois un petit creuset en verre pour faire fondre de la cire pour réaliser un sceau de scellé (avec mon propre sceau!).

Mais ce petit jeu de cachetage m’a finalement lassé, et j’opère depuis différemment. Pour éviter d’avoir à réinventer l’eau chaude (voir illustration d’entête), j’utilise les emballages que je peux récupérer lors de mes achats. J’ai toute une collection de plastiques de toutes tailles que je conserve au grand dam de mon épouse qui désespère de voir mon bureau (et la maison) s’encombrer tous les jours un peu plus.

Car finalement, l’objectif du scellé est de permettre d’empêcher la modification de la preuve que constitue l’objet retiré à son propriétaire. Mais placer une simple ficelle d’emballage autour d’une unité centrale n’a jamais interdit de la brancher sur le secteur pour en effacer/modifier le disque dur…

Je recommande donc à tous les experts (ou OPJ) débutants qui me lisent de ne pas hésiter à placer les objets dans des sacs plastiques que vous fermerez hermétiquement avec du gros adhésif de déménagement. Ce que vous perdrez en esthétique (personnellement j’utilise des sacs poubelles transparents pour les unités centrales), vous le gagnerez en coûts et en fiabilité.

N’oubliez pas de signer sur l’emballage et sur l’adhésif, sinon n’importe qui pourra défaire et refaire votre paquet.

N’oubliez pas l’étiquette du scellé d’origine sur laquelle vous mentionnerez « scellé reconstitué par l’expert + date ». Il n’y a pas de rubrique pour cela, alors écrivez petit sur l’étiquette. L’étiquette doit être accessible de l’extérieur pour permettre à chaque personne concernée par la procédure d’inscrire ce qu’il doit dessus. Personnellement, je fais un petit trou dans le sac pour laisser passer la ficelle d’origine que je fixe à l’objet.

Inscrivez sur votre rapport comment le scellé était constitué lorsqu’on vous l’a remis et comment vous l’avez reconstitué. A besoin, prendre une photo numérique que vous conservez dans votre dossier (avant/après).

Si vous devez analyser une deuxième fois un scellé (c’est rare, mais cela m’est déjà arrivé), notez impérativement dans votre rapport si votre emballage d’expert a été ouvert avant votre deuxième expertise.

Enfin, préparer un cahier de traçabilité des scellés me semble une sage précaution pour un expert judiciaire: vous y indiquerez la nature, le nombre des scellés, les dates de remise (entrée et sortie), ainsi que les nom/fonction des personnes qui vous les remettent et qui les récupèrent, et leurs signatures. Il n’est pas rare qu’une personne en dépanne une autre pour le transport d’un scellé et que celui-ci se retrouve dans la nature alors que pour le magistrat, vous en êtes toujours responsable. On n’a pas l’air très fin quand un juge d’instruction vous appelle pour vous demander où se trouve un scellé et que l’on ne sait pas répondre qui exactement est venu le reprendre…

Si d’autres experts ou OPJ procèdent différemment, indiquez le moi que je mette à jour ce billet (et que j’améliore ma propre pratique).

Finalement, les retours d’expérience, cela tient parfois à pas grand chose.

Enigma SPAM

Apprenti expert judiciaire, une phrase est encodée dans le texte suivant, sauriez-vous trouver laquelle?

Vous avez deux minutes (on sait ou on sait pas!)

———————-
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wish to be removed from our lists, simply do NOT respond
and ignore this mail ! This mail is being sent in compliance
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right decision when you signed up for our directory
! If you no longer wish to receive our publications
simply reply with a Subject: of « REMOVE » and you will
immediately be removed from our mailing list . This
mail is being sent in compliance with Senate bill 1623
, Title 5 , Section 303 . This is NOT unsolicited bulk
mail ! Why work for somebody else when you can become
rich within 10 weeks . Have you ever noticed how long
the line-ups are at bank machines and people are much
more likely to BUY with a credit card than cash . Well,
now is your chance to capitalize on this ! We will
help you turn your business into an E-BUSINESS plus
use credit cards on your website ! You are guaranteed
to succeed because we take all the risk . But don’t
believe us . Mr Jones of Georgia tried us and says
« Now I’m rich many more things are possible » ! This
offer is 100% legal ! So make yourself rich now by
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get a discount of 60% . Best regards !
———————-

Un indice: c’est un faux Spam (une imitation, quoi).

Vous ne regarderez plus vos spams de la même façon…

Enquête exclusive: les experts

Maitre Eolas m’ayant signalé l’émission de M6 « Enquête exclusive » consacrée aux experts, et lacqx m’ayant indiqué l’accès via m6replay, je viens de regarder cette émission lors de ma pause repas-saladette.

Je dois dire que je m’attendais au pire. Et bien non, le reportage est excellent et couvre toutes les difficultés rencontrées par les experts, depuis leur nomination jusqu’à leur radiation, en passant par leur réinscription.

Vous trouverez en particulier dans le reportage un expert plutôt compétent en accident de voiture et un expert géomètre en réunion tendue avec les parties.

Mais vous verrez aussi deux médecins experts dont l’indépendance semblent toute relative et les problèmes liés aux experts travaillant avec les compagnies d’assurance (en contradiction avec les règles de déontologie des experts judiciaires, voir paragraphe V-35). Si les faits décrits dans le reportage sont avérés, les deux médecins ne devraient plus être experts judiciaires, de mon point de vue. Je comprends mieux pourquoi il est recommandé de venir à une expertise médicale accompagné de son avocat.

Un point que le reportage n’aborde pas concerne la rémunération des experts par la justice, et c’est dommage, car cela aurait montré à quel point le budget de notre justice est catastrophique et expliqué pourquoi le système actuel devient dangereux, avec des personnes qui postulent pour devenir expert, non pas pour apporter leur savoir faire à la justice, mais pour la carte de visite qui ouvre des portes dans le privé.

Je regrette également que le reportage n’aborde pas les expertises judiciaires informatiques, mais elles sont peu télégéniques.

Un reportage à voir: Enquête exclusive – Indemnisations, accidents, procès: les experts sur la sellette. Le reportage sera rediffusé sur M6 le jeudi 8 octobre 2009 à 0h35. A vos magnétoscopes!

L’affaire Zataz

pwnedJe n’ai pas souhaité m’exprimer plus tôt sur cette affaire (du point de vue technique) car je ne disposais comme éléments techniques que des informations publiées sur le site zataz.com (et bien entendu l’excellente vidéo d’un certain maitreeolas;), et il me semblait plus raisonnable d’attendre d’avoir plusieurs sons de cloches avant de me faire une opinion.

Maintenant que j’ai lu l’arrêt du 9 septembre 2009 de la Cour d’Appel de Paris sur le site legalis.net, je trouve l’affaire plus intéressante.

Je ne souhaite pas faire plus de commentaires, sinon
– vous inciter à aller lire l’arrêt pour y découvrir (un peu) le travail de deux experts judiciaires effectué dans le cadre d’expertises privées,
– et bien entendu saluer leur travail consciencieux.

Etroiture

etroitureCela fait 20 jours que nous explorons une zone d’environ 80 km2 autour de notre camp de base. Nous sommes huit, nous sommes jeunes, nous sommes en Crête.

On devient un jour spéléologue, mais on le reste toute sa vie.

L’expédition de spéléologie est prévue pour durer un mois, ayant obtenu les autorisations nécessaires auprès de la fédération spéléologique de Grèce relativement facilement car cela fait maintenant plusieurs années que mon club vient dans ce coin de Crête.

Nous sommes en pleine montagne, loin, très loin des plages surpeuplées de touristes. Un berger nous a prêté sa bergerie de montagne située près d’un point d’eau. C’est un luxe pour nous de pouvoir dormir au chaud car les nuits sont fraiches à cette altitude.

Depuis le début de notre expédition, nous avons découvert et exploré deux ou trois nouveaux gouffres chaque jour, à des profondeurs comprises entre 10m et 100m. L’entrée de chaque gouffre est répertoriée sur nos cartes qui commencent à ressembler à un beau ciel étoilé.

Deux ans auparavant j’avais participé à la découverte du plus grand gouffre de Grèce de l’époque[1] en effectuant ma 1ère grande première. L’année suivante avait été consacrée à son exploration jusqu’à un siphon que nous avons exploré sur 10m (à 473m sous la surface).

Cette année, nous cherchons à contourner ce siphon pour poursuivre l’exploration.

Et depuis le début de l’expédition, nous tombons sur des impasses. Mais à chaque exploration, nos cœurs battent pendant des heures avec l’espoir de tomber sur une grosse galerie souterraine qui nous emmènerait tel le métro de la Pierre Saint Martin à des centaines de mètres sous terre… Nous cherchons dans le gouffre principal, mais aussi à l’extérieur dans un rayon de 5km.

Ce 20e jour, avec un camarade, nous trouvons à 3h de marche du camp une petite ouverture de 30 cm entre deux rochers qui semble prometteuse. Avec une torche improvisée, je regarde à travers le passage et aperçois une salle obscure.

Nous nous équipons fébrilement en troquant nos chaussures de marche et nos shorts contre des bottes et des combinaisons chaudes par 35°C à l’ombre…

Nous nous faufilons dans la fissure et explorons la salle. Celle-ci fait 20m sur 5m avec un plafond culminant à 4m. Très proche de la surface, elle est sèche et chaude. Mais au fond, l’eau a creusé une petite fissure à la verticale d’un puits que je sonde à la louche en lançant une pierre: plutôt profond!

Problème: la fissure est plutôt franchement étroite.

Pendant une heure, mon ami et moi allons taper avec nos marteaux pour tenter d’élargir un bout de la fissure, tout en étant attaché solidement pour éviter de tomber dans le puits si par hasard un bloc se détachait brutalement.

Finalement, au bout d’une heure, nous pouvons passer la tête à travers la fissure. Et selon l’adage bien connu des spéléologues, si la tête passe, on peut faire passer le corps!

Ayant gagné à la courte paille, j’ai l’honneur de passer le premier. Il me faut un bon quart d’heure pour forcer le passage et me retrouver suspendu dans le vide sur une corde de 30m épaisse comme mon index.

Je commence à descendre tout doucement, en expliquant ce que je vois à mon camarade:

– « c’est beau »…

– « ça brille beaucoup »…

– « il y a un filet d’eau qui court sur la paroi »…

– « le puits s’élargit maintenant sur plus de cinq mètres »…

– « je ne vois toujours pas le fond »…

– « ça y est. Je suis sur le noeud de fin de corde! Toujours pas de fond! »

– « je ne peux pas m’approcher d’une paroi. Je raboute la corde suivante! »

Je n’aime pas trop cet exercice qui consiste à attacher une corde supplémentaire à la corde sur laquelle je me trouve. Il faut en effet réaliser un nœud particulier que mon descendeur ne pourra pas franchir. Il me faudra donc exécuter « un passage de noeud » en plein puits. Toujours sans voir le fond!

– « je suis sur la 2e corde! Je continue! »

– « je suis au fond! Le puits doit faire 60m!! »

– « ça continue! »

– « il y a une galerie de 10m qui donne sur un autre puits!!! »

– « ça souffle fort!! »

Je sonde le puits avec ma frontale électrique: profondeur estimée=20m. Je suis seul, pas question de continuer sans mon équipier. Je remonte.

Sachant que la tête du premier puits est difficile à franchir, je crie à mon équipier que je souhaite d’abord vérifier que je peux ressortir avant qu’il ne me rejoigne.

Je remonte donc le puits de 60m avec mes poignées-bloqueurs et mon bloqueur de pied. Le passage de nœud est plus facile à la remontée.

Arrivé en haut du puits, je regarde la fissure que je dois refranchir à la verticale.

Je vais tout tenter pendant une heure!

Pendant une heure, je vais torturer mon corps pour qu’il repasse cette fissure que j’ai franchie à l’aller! Pendant une heure, je vais sentir la panique monter en moi par vagues successives. Impossible de repasser!

La pesanteur qui m’avait aidé à l’aller me gêne au retour. Le vide de 60m sous moi me sert les tripes et les parois sont trop loin pour que j’y prenne appui. Je suis coincé au plafond du puits!

La gorge serrée par la peur, je demande à mon camarade d’aller chercher du secours.

Avant cela, il me propose une solution alternative: redescendre le puits pour me mettre à l’abri pour qu’il puisse essayer d’élargir la fissure à coups de marteau.

Je redescends et me mets à l’abri dans la galerie. Je baisse la luminosité de la flamme de mon casque à acétylène. Je vérifie que ma lampe de secours électrique fonctionne. Je m’assois sur mon sac pour éviter l’hypothermie car je crains que l’attente ne soit longue.

Je commence à entendre les coups de marteau de mon collègue.

Je commence à entendre le bruit des pierres qui ricochent sur le fond du puits.

Je commence à me calmer.

J’en profite pour topographier les lieux au topofil (mesureur à fil perdu) et au compas/clinomètre Sunnto.

Après une demi-heure de martelage, mon camarade me crie qu’il pense avoir élargi la fissure. Je me déshabille au maximum et me retrouve en sous-combinaison. Je laisse toutes mes affaires dans mon sac accroché en bout de corde.

Je remonte.

Arrivé à la fissure, je me précipite dans le passage. Je me contorsionne pendant quelques minutes. Mon baudrier se coince. Impossible de le débloquer, mes bras sont déjà passés et ma tête aussi. Mon camarade se faufile jusqu’à moi et arrive à me décrocher de l’aspérité. Un dernier effort et me voilà passé. Je suis livide. Lui aussi.

Je remonte la corde avec mon sac au bout. Je le vide à travers l’étroiture car il est trop gros pour passer.

Nous sortons dehors. Il fait nuit. Les autres s’inquiètent mais la consigne est de ne donner l’alerte que le lendemain midi. Nous rentrons à la lueur de nos lampes. Je suis exténué.

Deux jours plus tard, nous repartons à cinq pour explorer la suite du gouffre. Nous n’avons jamais réussi à en retrouver l’entrée.

Heureusement que mon copain n’était pas allé chercher les secours!

Mes mesures topographiques montreront après calculs que j’avais atteint la côte de -80m avec arrêt sur un puits estimé à 20m.

J’ai toujours pensé depuis que la suite de ce gouffre nous aurait conduit vers la rivière souterraine que nous cherchions.

On ne l’a jamais trouvée.

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[1] Les spéléos du groupe Catamaran de Montbéliard ont atteint depuis la profondeur de -1208 mètres au gouffre Gorgothakas, offrant ainsi à la Grèce son premier « moins mille ». Bien au delà des possibilités de mon club d’étudiants.

Crédit image Erdé

Le petit monde des experts judiciaires

lisezplusJe viens de lire ce billet intitulé « Expert judiciaire, vous avez dit “indépendant”? » consacré à une décision de la Cour de cassation confirmant la non réinscription d’un médecin sur la liste des experts judiciaires en raison d’un nombre trop élevé d’expertises privées.

Un passage du billet m’a fait tiquer:

« Disons le d’emblée. Le monde des experts est un petit monde lucratif où on se connaît, on se côtoie, et où on sait distinguer les confrères compétents des autres. »

Il se trouve que cette affirmation revient souvent dans les conversations que je peux avoir sur le sujet des expertises judiciaires. Je pense que les gens regardent trop la télévision.

Car la réalité est toute différente, et les lecteurs habitués de ce blog le savent bien. Je ne nie pas qu’il puisse y avoir quelques experts judiciaires aventureux et j’aime citer Madame Marie-Claude MARTIN, vice-présidente du TGI de Paris, qui a publié dans la revue « Experts » (numéro 73 de décembre 2006), un excellent article intitulé « la personnalité de l’expert ». Dans le paragraphe consacré à la désignation de l’expert, elle écrit:

[…] plusieurs comportements sont susceptibles d’être observés:
– « L’expert sans problème »: Je lis la mission, elle rentre parfaitement dans mes attributions, je l’accepte.
– « L’expert aventureux, ou téméraire, ou intéressé »: La mission ne paraît pas relever de ma compétence, mais elle m’intéresse ; je prendrai un sapiteur ultérieurement […]
– « L’expert optimiste qui dit toujours oui »: Je suis surchargé, je prends quand même cette mission, je me ferai aider au besoin par l’équipe qui m’entoure […].
– « L’expert stressé qui ne sait pas dire non »: Je suis surchargé, mais si je dis non, je ne serai plus désigné et je vais rapidement me trouver sans mission.

Comme elle, je ne peux pas affirmer que tous les experts sont parfaits. Mais ils sont nombreux ceux qui font consciencieusement leur travail.

Un expert judiciaire s’enrichit-il en exerçant cette activité? Il va gagner de l’argent, mais sans commune mesure avec l’idée que peut s’en faire le grand public, toujours prompt à classer l’expert dans la catégorie des notables. Je vous rappelle que « expert judiciaire », ce n’est pas une profession (bien que je propose que cela le devienne), et je vous ai déjà présenté comment j’établis ma note de frais et honoraires ou les difficultés que je rencontre dans l’établissement d’un devis.

On ne devient pas riche en choisissant d’exercer l’activité d’expert judiciaire.

Le monde des experts judiciaires est-il un petit monde où tout le monde se connait et se côtoie? Là aussi, je voudrais atténuer le trait. Il y a dans ma cour d’appel, plusieurs experts judiciaire dans ma spécialité, et je n’en connais aucun. J’ai du en croiser un ou deux lors d’une conférence, et s’il est possible que nous ayons échangé des propos, c’était sans savoir que nous étions voisins de travail. Nulle confrérie, ni groupe occulte derrière tout cela. Ou en tout cas, je n’en fais pas partie. Et il n’y a pas de concurrence entre nous. Par ailleurs, j’ai déjà expliqué plusieurs fois sur ce blog que je ne goutais guère les réunions corporatistes, leur préférant des réunions d’échanges techniques et de retours d’expérience.

Quant à l’influence des compagnies d’experts, j’en ai déjà parlé ici.

Reste finalement à parler de l’indépendance de l’expert. Règle I-7 de déontologie de l’expert judiciaire: « L’expert doit conserver une indépendance absolue, ne cédant à aucune pression ou influence, de quelque nature qu’elle soit. »

A cela s’ajoute le serment de l’expert judiciaire: « Je jure, d’apporter mon concours à la Justice, d’accomplir ma mission, de faire mon rapport, et de donner mon avis en mon honneur et en ma conscience. »

Ajoutez y encore la surveillance des avocats lors du déroulement d’une expertise civile ou commerciale, l’obligation de déport lors d’intérêts croisés, et le fait que le magistrat n’est pas tenu de suivre l’avis de l’expert, et vous voyez que tout encourage à l’indépendance.

Tenez, une dernière preuve: alors que de nombreux avocats, poussés par leurs instances dirigeantes, tiennent des blogs avec talents, ainsi que le font plusieurs magistrats, le fait que je tienne ici un blog en tant qu’expert judiciaire, bientôt rejoint par une multitude de blogs d’experts judiciaires, ne prouve-t-il pas notre indépendance?

Hommage aux Harkis

afficheindigenesJe suis depuis plusieurs mois un blog que je vous recommande si vous voulez découvrir les coulisses d’un conseil municipal: elu-local.blogspot.com

C’est très bien écrit et riche d’enseignements sur « ce que tout citoyen devrait savoir, s’il en prenait la peine. Les anecdotes croustillantes, l’immanquable désillusion, les conflits… »

J’y ai découvert ce texte d’Hubert Falco, secrétaire d’État à la Défense

et aux Anciens combattants, que je reprends ici à l’occasion du 25 septembre 2009, journée nationale d’hommage aux Harkis et autres membres des formations supplétives.

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Aujourd’hui, la République rend un hommage solennel aux Harkis et aux membres des formations supplétives qui ont servi la France tout au long de la guerre d’Algérie.

Nous nous inclinons avec respect devant la mémoire des morts. Leur souvenir ne s’efface pas et le nom de chacun d’entre eux est entré dans notre mémoire nationale. Leur histoire est notre histoire.

Nous exprimons, par cette journée nationale, la reconnaissance du pays tout entier envers les Harkis et tous ceux qui ont fait le choix de la France durant ces années terribles.

Leur sacrifice fut double.

De 1954 à 1962, ils ont combattu avec courage et vaillance dans des opérations militaires aux côtés de l’armée française ou simplement en défendant leurs villages. Tous sont restés indéfectiblement fidèles à la France, jusque dans l’adversité la plus tragique.

Mais la paix retrouvée n’a pas marqué la fin de leurs souffrances. Ils ont vécu la terrible épreuve de l’exil. Arrachés à leur terre natale, à leur famille et à leur culture, ils ont traversé la Méditerranée. Ils ont tout quitté et tout recommencé. Ils ont dû reconstruire leurs vies dans une Métropole qui ne les attendait pas.

Ces hommes et leurs familles ont vécu les pires drames. lis ont connu les pires difficultés. Mais ils sont restés, malgré tout, des hommes dignes, des hommes debout, fidèles aux valeurs de la République.

Regardons ce que fut leur vie: ils nous apprennent le courage et la volonté, l’honneur et la fidélité. Ils ont mérité le soutien de la communauté nationale.

Honneur aux Harkis et aux membres des formations supplétives qui ont combattu jusqu’au sacrifice suprême pour la France en Algérie.

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Ce texte est très beau et émouvant. Moins, je trouve, que le film « Indigènes« , mais émouvant quand même.

Il reste maintenant à la France à réparer l’injustice auprès des anciens combattants coloniaux encore vivants. Voici un extrait de l’appel pour l’égalité des droits entre les anciens combattants français et coloniaux:

1 Français «invalide de guerre» vaut 3 Sénégalais et 11 Marocains…

1 Français «ancien combattant pensionné» vaut 2,5 Sénégalais et 7,5 Marocains…

1 Français ayant été incorporé «90 jours dans une unité combattante» vaut 5,2 Maliens, 7,3 Algériens et 26 Cambodgiens…

Ce n’est pas une histoire du temps des colonies, c’est la situation actuelle des anciens combattants «INDIGÈNES», dans 25 pays de l’ancien empire colonial français… Un des plus grands scandales de notre République.

Cet appel demande simplement que l’on revienne à l’arithmétique républicaine et que cesse l’arithmétique coloniale: l’égalité de tous devant la loi, pour ceux qui étaient égaux dans les combats. Depuis 50 ans, les recours se succèdent, des spécialistes nous expliquent que les économies locales ne peuvent «digérer» une telle parité (83.000 personnes seulement sont concernées aujourd’hui — en dehors de ceux qui n’ont pu jusqu’alors faire valoir leurs droits — sur plusieurs centaines de millions d’habitants!), les condamnations internationales se cumulent et les débats juridiques et financiers continuent… alors, qu’entre temps, les anciens combattants coloniaux disparaissent sans avoir connu l’égalité de traitement. Le Président de la République a déclaré le 14 juillet 2006, qu’il fallait «poursuivre le mouvement» de décristallisation.

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Monsieur le Président de la République, je partage votre souhait, comme beaucoup de français. Il ne reste plus qu’à passer aux actes.

Les experts peuvent se tromper

09 07 01J’ai lu attentivement l’article de Jean-Marc Manach dans InternetActu qui s’intitule « Quand les experts se trompent« , article repris par ailleurs dans Le Monde.fr.

Je dois dire que j’ai déjà écrit quelques mots timides sur le sujet dans ma rubrique « erreurs judiciaires« , souvent sur des points de détails ou sur des affaires lointaines, afin d’éviter de trop attirer les foudres de mes confrères experts judiciaires, tout au moins ceux qui voient ce blog d’un mauvais œil.

Mais depuis « l’affaire Zythom« , je dois dire également que je me sens plus libre d’exprimer ce que je pense, dès lors que je n’enfreins aucune loi de la République. Enfin, du fait que je n’appartiens activement à aucun réseau d’experts judiciaires, je dois rappeler que mes écrits ne reflètent que ma seule opinion, et non celle de l’ensemble des experts judiciaires.

Je peux donc dire que l’article est excellent et qu’il me sert d’excuse pour un petit rappel sur le sujet.

Les experts peuvent se tromper pour de multiples raisons.

Dans mon billet sur la femme sans visage, je relate une enquête policière détruite par des relevés ADN souillés dès l’usine de fabrication. Les affaires Fourré, Dupas, Martin, Bernard, Castro, Goujon sont là pour nous rappeler que les experts judiciaires n’ont pas toujours brillé par leur infaillibilité.

Même les meilleurs d’entre nous doivent se rappeler que la science évolue au cours du temps. L’expert judiciaire Tardieu ne s’était jamais trompé. Il a seulement subi les ignorances de la science.

En matière informatique, avec les formidables avancées techniques où tout semble possible, les erreurs potentielles sont nombreuses. Il suffit pour s’en convaincre de lire par exemple les débats sur la loi Hadopi (je n‘en parle pas ici).

Moi-même, je suis passé pas loin d’une erreur judiciaire

Les experts se trompent parfois, mais il y a plusieurs parades à cela. Contre expertise, collège d’experts et bien entendu les experts-conseils.

Je parle assez peu (pour l’instant) de mon activité d’expert-conseil sur ce blog et pour cause, je consacre actuellement toutes mes forces à l’expertise judiciaire classique. Mais il m’arrive d’être contacté par un avocat qui souhaite être conseillé sur un dossier par un expert technique. On parle alors d’expertise privée.

Je l’aide alors à analyser un pré-rapport d’expertise « du point de vue technique », à rédiger des dires techniques en pointant ce qui m’apparait comme des imprécisions techniques (ou des erreurs). Ou alors je l’assiste comme « expert privé » lors d’une procédure d’expertise menée par un expert judiciaire.

Et pour éviter toute suspicion d’entente avec un confrère, je n’accepte que des dossiers situés hors de ma Cour d’Appel.

Mais tout cela coûte de l’argent (malgré mes honoraires très bas – pub) et est difficilement supportable par le citoyen lambda. Encore moins par le budget de la justice. Même dans mon cas où je travaille uniquement à distance par échanges GPG pour éviter les frais et honoraires de déplacements.

Enfin, je voudrais rappeler que dans toute affaire terminée par une condamnation erronée, l’un des acteurs, à un moment quelconque, a enfreint une règle essentielle de sa délicate mission. Et directement ou non, l’erreur est née de cette faute. Par penchant, plus souvent par imprudence, langueur d’esprit, désir d’arriver à un résultat ou crainte de laisser un crime impuni, quelqu’un a pris parti contre le prévenu. Dès lors, il l’a tenu coupable. Il n’a pas conçu la possibilité de son innocence, et, pour découvrir la vérité, il a cru qu’il suffisait de chercher des preuves de culpabilité. Les meilleurs s’y laissent aller. Ils croient bien faire, et préparent « des condamnations plus crimineuses que le crime » [Montaigne, Essais, livre III, chap.XII].

C’est terrible à dire, mais la justice est humaine, et la science aussi.

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Image réalisée par JM Ucciani.

Un petit week-end

Elle est vêtue de vêtements chatoyants et court sur une route de terre. Plusieurs personnes courent avec elle. La vidéo n’est pas de très bonne qualité. On ne distingue pas bien ce que ces personnes tiennent à la main.

Le vidéaste zoome maladroitement.

Optiquement la femme s’approche de moi, simple téléspectateur sur mon écran d’ordinateur, et je constate que les personnes qui courent avec elle sont des hommes, munis de machettes, qui courent après elle.

L’un d’eux la rattrape et lui plante la machette dans le crane.

Les yeux de la femme sont exorbités alors qu’elle hurle en tombant. La vidéo n’a pas de son mais son cri me saute au yeux. L’homme itère son geste et lui fait éclater le crane.

Des morceaux de cervelle s’éparpillent sur la piste, alors que les derniers poursuivants arrivent à sa hauteur.

Ils rient.

Et moi, malgré mes dix années d’expérience comme expert judiciaire, je pleure.

Cette séquence, je viens de la subir en visionnant le contenu d’un disque dur mis sous scellé. Comme d’habitude, le magistrat m’a missionné pour analyser le disque dur à la recherche d’images et de films pédopornographiques. Et comme d’habitude, je visionne un nombre important d’images et de films, parmi lesquels se trouve un nombre important d’images et de films pornographiques, parmi lesquels peuvent se trouver cachés un certain nombre d’images et de films pédopornographiques… et ce film tourné probablement pendant les massacres du Rwanda.

Et je dois visionner chaque film pour remplir ma mission correctement.

Ceux qui pensent que la violence présente à la télévision ou au cinéma banalise la violence réelle se trompent. Je regarde avec frissons « Le silence des agneaux », « Hannibal », « Alien » ou tout autre slasher movie. Mais tout est faux. « C’est du cinéma ». Même quand c’est tiré d’un fait réel, le spectateur sait qu’il assiste à une mise en scène.

Mais quand on « sent » que c’est vrai, que les images sont réelles, c’est très différent. On assiste à la mort violente d’une personne et on n’y est pas préparé. Peut-on s’y préparer d’ailleurs? Même les 20 premières minutes de « Il faut sauver le soldat Ryan » ne m’ont pas préparé à ça. Et pourtant elles m’ont secoué.

J’ai survolé très rapidement le reste de la vidéo pour m’assurer qu’aucune scène pédopornographique n’avait été insérée au milieu de ces scènes de massacres. Il n’y en avait aucune. Je n’en ai pas trouvé d’ailleurs sur ce disque dur. Juste de la pornographie. Et cette vidéo de massacres dans un fichier portant un nom de film pornographique.

Mais cette scène restera gravée dans mon esprit.

La France ne peut accueillir toute la misère du monde, mais elle doit savoir en prendre fidèlement sa part. J’ai eu ma part pour ce week-end.

C’était juste un petit week-end pour un petit expert judiciaire de province.