Chaque année, les étudiants de l’Année spéciale de journalisme (DUT en un an) de L’École Publique de Journalisme de Tours (EPJT) réalisent de A à Z un magazine appelé Innova. Cette publication a la particularité d’être thématique et d’être réalisée intégralement au sein de l’EPJT, par des étudiants encadrés par des professionnels spécialisés en presse magazine : rédacteurs en chef, maquettistes, secrétaires de rédaction. Cette année, le numéro 24 s’intitule « L’intimité mise à nu » et contient un article qui me cite et consacré aux perquisitions : « Sortie brutale du réel ».
Je reproduis ici cet article, avec l’aimable autorisation de l’étudiant journaliste, Ambre Philouze-Rousseau. J’ai également ajouté ensuite l’interview complète avec mes réponses.
C’est un mercredi matin comme les
autres. Les parents se préparent à aller
donner leurs cours, leur fils est en
route pour sa classe préparatoire. Et
puis des coups. Des coups frappés à la
porte de la maison familiale. Il est 7 h 45, le mari va
ouvrir. Sa femme, Isabelle*, observe par la fenêtre et
voit trois personnes devant l’entrée. Lorsqu’elle
remarque les brassards rouges marqués « Police », ils
sont déjà à l’intérieur. « Nous venons pour une
perquisition, annonce froidement la policière. Je
suis inspectrice de la brigade des mineurs. » Pour
Isabelle, qui se tient au milieu de l’escalier, l’incom-
préhension est totale. Tout s’écroule : « Ça t’arrête
dans tes gestes, dans tes paroles, tu t’arrêtes de res-
pirer, tu t’arrêtes de penser. » Près d’un an après, elle
a enfin trouvé les mots : « Cette perquisition a été
une rupture brutale, indélébile et irrémédiable. »
Les suspects ne sont pas les seuls à être atteints par
une perquisition, c’est également le cas de leur
entourage. « C’était violent dans leur parler et leur
façon d’être, se souvient Thomas*, le fils d’Isabelle.
J’avais l’impression qu’ils s’en fichaient complète-
ment, comme s’ils n’étaient pas impliqués. »
Les perquisitionneurs doivent en effet se garder de
toute empathie. La police n’agit pas toujours seule.
Elle a parfois besoin de s’entourer de personnes
comme Zythom, informaticien expert judiciaire.
Les autorités font appel à ses services pour analyser
le contenu de matériel informatique. Il assiste depuis
1999 des huissiers de justice, des juges d’instruction
ou des policiers dans des perquisitions et raconte
son vécu dans son blog. Malgré sa longue expé-
rience, il ne s’habitue pas à la violence de cette intru-
sion. « Une maison est un lieu privé. Quand vous
entrez avec les forces de l’ordre chez quelqu’un, c’est
d’une brutalité incroyable, explique-t-il. En plon-
geant dans les données numériques stockées sur le
disque dur, j’entre dans la vie intime des gens, pour
le meilleur et pour le pire. » Ce sentiment de « viol
de l’intimité » ne le quitte jamais.
ASSISTER À LA FOUILLE DANS LA RÉSIGNATION
Pour autant, Zythom a vécu des perquisitions plus
éprouvantes que d’autres. Comme celle lors de
laquelle il rencontre Léo, 7 ans. « C’est un petit gar-
çon volontaire, écrit l’informaticien sur son blog.
Il me dévisage sans peur, mais avec une lueur
d’incompréhension dans le regard. » Zythom tente
de sauver les apparences : « Je lui fais un grand sou-
rire. Je force mon visage à se détendre, raconte-t-il.
“ Ta maman a un petit problème avec son ordina-
teur. Nous sommes venus pour voir si on peut le
réparer ’’, c’est la seule chose qui lui vient à l’esprit. Le
petit Léo, rassuré, reste malgré tout soucieux, mais
pour d’autres raisons. « J’espère que ce n’est pas mon
nouveau jeu qui a abîmé l’ordinateur de maman »,
s’inquiète-t-il. Une innocence touchante et déchi-
rante pour Zythom. « Mon cœur se brise mais au-
cun muscle de mon visage ne bouge, poursuit-il. La
dernière image que j’aurai de Léo est son départ
pour l’école tenant son petit frère par la main et
accompagné par une voisine. Je lui ai fait un petit
signe avec le pouce levé. » L’informaticien ne peut
s’empêcher de terminer son récit en avouant : « Que
c’est dur, une perquisition. »
Cette rudesse, Isabelle et Thomas l’ont ressentie.
Non sans quelques sanglots dans la voix, le jeune
homme décrit une sortie brutale du réel. « À partir
de ce moment, tu te dis que rien n’est vrai,
raconte-t-il. Tu es dans le déni. » Il souligne égale-
ment la difficulté à prendre du recul et « à accepter
que des gens viennent chez toi pour prendre tes
affaires, pour fouiller dans ta vie. » Les trois étages
de la maison, les chambres, la salle de bains, les
placards, le garage ou encore la voiture, rien n’est
laissé au hasard. C’est dans le silence et la résigna-
tion qu’Isabelle et Thomas ont dû assister à
ces fouilles, pires qu’un cambriolage. « Un
cambrioleur, tu ne le vois pas faire, pré-
cise Isabelle. Là, tu les vois passer
partout et ils sont maîtres chez toi.
Tu n’as plus le droit de parler, de
bouger, tu n’es plus rien. »
Malgré plusieurs tentatives
d’échange, Isabelle reste dans
l’ignorance. « Vous cherchez quoi ? »
demande-t-elle aux policiers. « Des
indices » est la seule réponse qu’elle
obtient. Au delà de l’impuissance, elle se
dit marquée par l’attitude des forces de l’ordre qui,
sur l’instant, lui retire sa dignité. « Je savais qu’ils
ne venaient pas pour moi. Mais dans leur façon
d’être, ils me culpabilisaient de la même façon,
explique-t-elle. Je n’avais plus l’impression d’être
une victime, mais une coupable. » Un sentiment
qui ne la quittera pas, même une fois la perquisi-
tion achevée, puisqu’une convocation pour un
interrogatoire lui sera remise dans la foulée.
Le moment du départ reste, pour Zythom, tout
aussi marquant que celui de l’arrivée. Il se souvient
ainsi d’une perquisition d’un domicile familial en
2010. Seule la mère de famille était présente. Au
moment de quitter le logement, il lui présente ses
excuses. « Je revois encore aujourd’hui la rage dans
son regard », raconte-t-il.
Isabelle s’est quant à elle sentie abandonnée. « Ils
sont partis de chez moi, mon mari menotté. Ils ne
m’ont rien demandé. Même pas si j’avais besoin d’un
soutien psychologique », déplore-t-elle. Comme si
l’après importait peu. « Tu le prends bien. Tant
mieux. Tu le prends mal. Tant pis », avance la quin-
quagénaire d’une voix entrecoupée de silences. Pen-
dant les quarante-huit heures qui ont suivi la per-
quisition, Isabelle n’a pas eu de nouvelles. Son mari
en garde à vue, elle s’est accrochée aux quelques
mots glissés par l’inspectrice au terme de six appels
téléphoniques : « Vous aurez des nouvelles en temps
voulu. » Face à ce mutisme, son fils évoque une
« nonchalance qui ne respecte pas les sentiments ».
LE PREMIER JOUR DU RESTE DE SA VIE
Malgré la violence des émotions qui l’ont animé ce
jour-là, le fils d’Isabelle a réussi à prendre de la dis-
tance. « Ceux qui perquisitionnent le font à lon-
gueur de journée. S’ils ne prenaient pas les choses
froidement, ils ne pourraient pas le faire », résume le
jeune homme. Cette prise de conscience, sa mère l’a
eue lors d’une discussion téléphonique avec
l’inspectrice. « Ça a été un moment fort, parce
qu’elle m’a parlé de femme à femme, plutôt que
d’inspectrice à femme de suspect », se souvient-elle.
La policière évoque alors la nécessité qu’elle a de
s’interdire toute empathie. Elle concède cependant
que cela peut être extrêmement violent. Pour
Isabelle, ces mots sont libérateurs. « Cela m’a fait un
bien fou, j’ai compris que sa crédibilité était aussi en
jeu », avance-t-elle.
Pour Zythom, beaucoup de métiers impliquent de
devoir faire face à des situations désagréables tout
en mettant ses sentiments de côté : « Un pompier
choisit-il son métier pour les tragédies auxquelles il
va assister ? s’interroge-t-il. Lorsqu’on décide de
mettre ses compétences au service de la justice, il
n’est pas question de choisir les interventions en
fonction de ses goûts. »
Un an plus tard, Isabelle considère cette
perquisition comme « l’acte premier,
celui que l’on n’oublie pas ». Même si le
traumatisme va au-delà de la perquisi-
tion en tant que telle, c’est bel et bien
ce jour qui aura déclenché le boulever-
sement profond de sa vie intime. D’un
rire jaune, elle lance : « C’est désormais
un anniversaire supplémentaire. »
ANA BOYRIE, AMBRE PHILOUZE-ROUSSEAU
ET CLÉMENT PIOT
(*) Les prénoms ont été modifiés.