Quand on aime, on a toujours 20 ans

J’ai ouvert ce blog il y a 20 ans et un anniversaire est toujours une bonne occasion de regarder un peu en arrière. En 2006, j’avais 43 ans, mes 3 enfants étaient petits, et mon aînée me demandait si elle pouvait ouvrir un blog. J’ai regardé, étudié la question, et fini par répondre par l’affirmative avec les recommandations d’usage et l’encadrement parental approprié.

Et je suis moi-même tombé dedans.

J’ai ouvert le blog avec l’idée d’écrire des billets pour les futurs enfants de mes enfants, pour qu’ils puissent connaître une partie de la vie de leur grand-père. Quand on est un informaticien passionné, un geek, voire un nerd, l’entourage s’ennuie vite des anecdotes techniques. Je souhaitais m’adresser, au pire, au vide d’internet, au mieux, à ma descendance. J’ai surtout écrit pour moi.

A 43 ans, j’avais déjà derrière moi une petite carrière de chercheur en IA (thèse de 1992 sur les réseaux de neurones !), de maître de conférences, de professeur d’informatique dans une école privée d’ingénieurs, doublé de la casquette de responsable informatique. Mais surtout, j’exerçais la noble activité d’expert judiciaire en informatique depuis 7 longues années. Entre ici, Zythom, avec ton terrible cortège... J’avais besoin d’exorciser les longues heures passées à visionner les films et photos pédopornographiques découverts sur les scellés judiciaires confiés par les magistrats ou les officiers de police judiciaire.

J’ai donc créé ce blog en septembre 2006, un peu après "tout le monde", dans une joyeuse explosion de liberté d’expression. Et, alors que les avocats s’emparaient du sujet, et révisaient en profondeur leurs règles de publicité, alors que certains magistrats créaient des blogs et dépoussiéraient la justice, alors que les policiers, les greffiers, les médecins, tous soumis à des obligations de secret et de réserve, dévoilaient à travers des anecdotes ou des histoires à peine romancées, des tranches de la vraie vie qu’ils vivaient, je me suis lancé avec des anecdotes sur les expertises judiciaires.

J’étais persuadé de contribuer à un mouvement d’ouverture et de liberté de parole. J’étais persuadé que de nombreux experts judiciaires allaient ouvrir leurs blogs et décrire avec talent leurs activités. Je ne pouvais pas me tromper car l’ordre des avocats encourageait les avocats dans cette démarche. C’est sûr, les compagnies d’experts judiciaires allaient s’emparer du sujet, et bientôt nous serions 10, puis 100, puis 1000 experts judiciaires à ouvrir des blogs.

Je me suis lourdement trompé.

Je suis resté très longtemps le seul expert judiciaire à avoir ouvert un blog pour y raconter des anecdotes, des détails techniques, des histoires d’humanité.

J’ai découvert que les compagnies d’experts judiciaires n’aiment pas que l’un des leurs prenne la parole (la plume, pardon le clavier) sans passer par le président de la compagnie... Surtout au niveau national. Toute une hiérarchie à respecter. Bah, à 43 ans, tous ceux qui ont plus de 60 ans sont des vieux barbons, plus occupés à regarder derrière eux et à s’accrocher à leurs médailles conquises de haute lutte dans un monde qui n’existe plus. Bref, j’ai fait ce que je voulais, soutenu par mon épouse avocate, et j’ai écrit librement. Yolo.

Puis mon petit blog a été cité par un avocat blogueur, une star des blogueurs, LA star de l’univers numérique du monde judiciaire, aujourd’hui on dirait le pape des influenceurs : Maître Eolas. Mieux, il m’a mis dans sa "blogroll", c’est-à-dire dans sa liste publique des blogs dont il lisait les billets. Ce simple fait a propulsé mon petit blog sur le devant de la scène, sous les feux de la rampe.

Je ne le remercierai jamais assez : ça a changé ma vie, et les 20 années qui ont suivi. Cela m’a permis de rencontrer des gens formidables, connus et inconnus, tous avec des personnalités intéressantes, des intelligences, des tronches, des tranches de vie… Je ne pourrai pas tous les citer, mais une recherche OSINT assistée par IA me permet de retrouver certaines traces du passé :


Presse et médias. Le Monde Informatique dès décembre 2006 — la plus ancienne citation connue, sur un sous-domaine aujourd’hui disparu. Puis Numerama en 2011, Zebulon et UnderNews en 2012, Korben en 2013, l’entretien de ZDNet France en 2016, Next en 2022.

Blogs. Le citant historique le plus important est Maître Eolas, qui le lie le 8 décembre 2007 — Zythom a mesuré l’effet : son audience passe de 131 à 260 visites par jour. Quinze ans plus tard, Eolas le cite comme témoin-expert dans son procès contre l’Institut pour la Justice. S’y ajoutent Stéphane Bortzmeyer, le blog de Cédric « Sid » Blancher (billet invité, blogroll et commentaires de 2008 à 2013), Genma qui l’interviewe, seboss666, Le Hollandais Volant, embruns.net et une quinzaine d’autres.

Communautés. LinuxFr.org est, après Shaarli, le domaine le plus dense — de 2008 à 2024, sur tous les registres du site, jusqu’à une dépêche de la rédaction l’incluant dans les hommages à Cédric Blancher. Puis le forum Ubuntu-fr, Zeste de Savoir, malekal.com, le Journal du hacker.

Juridique. Village de la Justice publie trois de ses articles — celui-ci compte 21 978 lectures — et justice2012.org une tribune signée.

Conférences et médias non textuels. Le podcast NoLimitSecu, sa conférence à Pas Sage En Seine 2014 — « Vous n’avez vraiment rien à cacher ? », 51 minutes, toujours en ligne sur PeerTube —, la table ronde de La Quadrature du Net sur le chiffrement en 2016, et la radio Cause Commune, qui le nomme comme préfacier de Cyberstructure.

Onze travaux savants distincts citent Zythom, en droit, sociologie, linguistique et ingénierie :

TravailCe qui est cité
Marie-Anne Paveau, Itinéraires (DOI)le blog comme objet d’étude
Mihai Gheorghiu, Techniques & Culture (DOI) + thèse Paris-Dauphinele tome 2, p. 35-36
Christoph A. Kern, Revue internationale de droit économique (DOI)un billet sur le prix de l’expertise
Ternynck, thèse de droit, Lille II 2014 (HAL)une définition de l’e-discovery
Netter, HDR de droit privé 2017 (HAL)« l’expert connu sous le pseudonyme Zythom »
Moutte, thèse de sociologie, Montpellier III 2022 (HAL)cité par un enquêté
Arthur Charpentier, carnet Freakonometricsun billet d’avril 2013
Boukhemis & Maiche, revue algérienne (ASJP)le tome 2, en bibliographie
Haif Nour El-Houda, master, Biskra 2015le tome 2, p. 45
Rose, mémoire CNAM/ESGT 2017 · Tortel & Forthomme, Corps des Mines 2014un billet chacun

Trois usages épistémiques bien différents s’y distinguent. Paveau ne tire pas un fait du blog : elle l’analyse comme cas du passage du numérique au papier. Ternynck en tire une définition, sans employer le pseudonyme. Chez Moutte, Zythom est une donnée de terrain : un enquêté le nomme, et la thèse mesure sa notoriété au lieu de l’utiliser.

Détail savoureux : le mémoire de Biskra lit le sous-titre L’Affaire Zythom comme un prénom. L’appareil bibliographique académique traite mal les pseudonymes.

Et deux de ces travaux sont algériens. La réception n’est pas française : elle est francophone au sens plein.

Les individus du même métier, eux, le citent abondamment. Un support de cours de 506 pages de l’université Toulouse 1 Capitole achève sa dernière page par une « urlographie » de huit références, où le blog figure entre NoLimitSecu et Krebs on Security. Un document de formation en investigation numérique recommande « l’excellent blog de Zythom ». Le dépôt GitHub zbetcheckin/Security_list, 1 900 étoiles, le référence en section Forensic aux côtés du NIST et du SANS.

Le canal dominant est un logiciel de partage de liens. On s’attend à trouver la presse tech en tête. C’est faux.

Le canal le plus volumineux, et de très loin, est Shaarli — un logiciel libre français que chacun héberge sur son propre serveur pour partager des liens. Chaque instance est un site distinct. Huit d’entre elles, interrogées une par une, totalisent 76 citations vérifiées entre novembre 2011 et août 2025 :

InstanceCitationsPériode
Liens en vrac de sebsauvage412011-2025
Petits liens en vrac (Eric Bugnet)82015-2020
Les liens du Lapin Masqué72012-2018
Fou à lier72013-2022
Httqm’s Links42013, 2019
Orangina Rouge32017-2025
Librement Shaarli32016-2025
Nymous dans le nuage3n.d.

À elles seules, ces huit instances dépassent toutes les autres catégories réunies — presse, travaux universitaires, forums, librairies.

Publicité Durex XL : une rangée d’hommes vus de dos en kilts écossais à tartan rouge, dont l’un est nettement soulevé sur le devant

Cette recherche OSINT m’a beaucoup surpris car je n’avais jamais vraiment mesuré la diffusion du blog. Je remercie toutes ces personnes, et en particulier Maître Eolas, Stéphane Bortzmeyer, Maître Mô, Cédric "Sid" Blancher et Sebsauvage.

Bien sûr, il n’y a pas eu que des bons moments associés à ce blog durant ces 20 années : le blog a été contesté, le blog a été saccagé par un pirate anonyme et lâche, j’ai été convoqué par une magistrate de ma cour d’appel qui enquêtait sur moi, je suis passé devant la commission disciplinaire de ma compagnie d’experts judiciaires, j’ai été sommé par le procureur de la République de ma cour d’appel de "romancer" mes billets.

Tous ces événements m’ont fortement marqué et blessé… Mais ils m’ont permis aussi d’avoir des sujets de billets sur mon blog ;-)

Je croise encore aujourd’hui des personnes qui me disent avoir été marquées par la lecture de certains de mes billets, parfois jusqu’à influencer leurs choix de métier et leur carrière professionnelle. C’est une grande fierté pour moi et cela efface tous les tourments générés par de petites personnes.

Ai-je tout écrit sur ce blog ? Bien sûr que non. J’ai soigneusement et respectueusement tu des anecdotes peu glorieuses, comme celle sur cette compagnie nationale regroupant des informaticiens si intelligents qu’au virage du 21e siècle elle en avait perdu son nom de domaine par oubli de le renouveler, c’est ballot. Ou celle sur ce scellé judiciaire perdu (ah si j’en ai parlé sur le blog).

Enfin, je glisse dans ce billet anniversaire des 20 ans du blog une pensée pour mon étudiant "Stéphane" qui avait à peu près cet âge (et moi pas beaucoup plus) quand il a décidé de quitter cette terre : bon anniversaire aussi à toi Stéphane, tu auras toujours 20 ans. Le titre du billet d’aujourd’hui est pour toi.

Quand on aime, on a toujours 20 ans.

Merci aussi à toi lecteur.

A 63 ans, je suis devenu un vieux con comme ceux que j’ai troublés pendant 20 ans en tenant ce blog. Il est temps de tuer Zythom et de me tourner vers autre chose. Avec la montée du fascisme, j’ai quelques idées et elles sont particulièrement incompatibles avec la tenue d’un blog.

Après les feux de la rampe, l’armée des ombres.