Il arrive parfois que l’expert judiciaire soit victime d’un combat qui n’est pas le sien.
Les avocats ont informatisé pour la plupart leur cabinet.
Bien que parfois utilisés comme des machines à écrire évoluées, les ordinateurs y sont souvent utilisés au sein d’un réseau avec serveurs de fichiers, droits d’accès, serveurs d’impression, etc.
Et bien entendu, il arrive que cela ne fonctionne pas comme attendu.
Et parfois le sempiternel conflit entre un client (ici avocat) et son fournisseur informatique est porté en justice, avec demande d’expertise judiciaire.
Avant d’aller plus loin, je voudrais préciser quelque peu l’organisation d’une réunion d’expertise.
J’exerce sur mon temps libre, c’est-à-dire que je prends une journée de congé pour d’abord organiser la première réunion d’expertise, puis pour la faire. Organiser consiste essentiellement à trouver une date convenant à toutes les parties et à leurs avocats. Il faut donc commencer par faire le tour des avocats (par politesse) ou du moins leur secrétariat et trouver plusieurs dates possibles, puis faire le tour de leurs clients, et pour finir refaire le tour de tout le monde pour confirmer la date retenue. Certains avocats jouent le jeu, d’autres jouent la montre. Le juge a fixé quant à lui une date limite pour le dépôt du rapport qu’il me faut respecter. Une fois la date fixée, j’envoie les convocations aux parties et aux avocats (en recommandé avec avis de réception), j’informe le juge et je pose un jour de congé auprès de mon employeur, en espérant qu’il l’accepte.
Je prépare ensuite le dossier en survolant les pièces que les parties m’adressent. Je préfère en effet que les parties m’expliquent leurs pièces de façon contradictoire, plutôt que de travailler seul dans mon bureau avec le danger de me faire un préavis erroné. Je survole néanmoins le dossier pour savoir s’il va me falloir venir avec des disques durs, des appareils de mesure, des DVD vierges, des tournevis ou un appareil photo. J’avoue aussi que l’arrivée en terrain technique complètement inconnu m’effraie un peu.
Tout cela prend du temps.
Dans cette affaire, arrivé le premier sur le lieu du litige (un cabinet d’avocat donc), je suis reçu par le maître de céans. Une fois les courtoisies d’usage échangées, il m’informe en ces termes :
« Je crois, Monsieur l’Expert, que la réunion ne va pas durer longtemps ».
« Maître, je crains le pire. Ai-je commis une conn bévue ? »
« Vous verrez dès le début de la réunion. Je voulais néanmoins vous avertir par politesse. Je peux vous rassurer sur un point, c’est que vous n’êtes pas en cause. Je prendrai la parole après votre introduction. »
Toutes les parties arrivent les unes après les autres, deux avocats et leurs clients, accompagnés d’un expert informatique, pour la plupart venant de fort loin par des trains matinaux.
Commençant toujours les réunions à l’heure, j’entame mon introduction, surtout destinée à expliquer la procédure et mes missions aux clients (cela permet aux avocats retardataires d’arriver).
Je laisse ensuite la parole à l’avocat, hôte des lieux.
« Chères consœurs et chers confrère, vous n’êtes pas sans savoir que nos règles déontologiques nous imposent d’écrire un courrier au bâtonnier de l’ordre pour le prévenir qu’une affaire est en cours dans laquelle vous intervenez chez l’un de vos confrères.
Je vous demande de vous mettre en règle avec nos règles de déontologie. La réunion est donc terminée. Merci de sortir de mon cabinet. »
Stupéfaction autour de la table.
Tout le monde se tourne vers moi : « faites quelque chose Monsieur l’Expert ! C’est scandaleux ».
Je n’ai pu qu’expliquer que la réunion ne pouvait se tenir contre le gré du propriétaire des lieux, bien que plaignant.
Tout le monde est sorti en colère.
Je crois que c’était le but.
J’ai du réorganiser une nouvelle réunion.
J’ai beaucoup aimé.